La fin de la lune de miel entre Netflix et le septième art? - Texte 2
La considération affichée publiquement par Netflix envers certains auteurs apparaît ainsi être un véritable miroir aux alouettes qui vise à « dédiaboliser » l’image de marque de la firme et à contrebalancer sa réputation de fossoyeuse des salles, servant en fait à dissimuler ses desseins de domination sur l’univers des médias de l’audiovisuel.
Si l’on suit le raisonnement de Romain Blondeau, qui accrédite en cela la thèse que nous venons d’exposer sur les atteintes à l’auctorialité de la part des plateformes,
les cinéastes sont pour la plateforme de simples exécutants, dépossédés de leurs images une fois le tournage achevé. Lesquelles images sont ensuite prises en main par des monteurs, chargés à leur tour de couper et accélérer le tempo des plans[1].
Non seulement Netflix et consorts représentent-ils un danger réel pour la survie des salles, non seulement l’indifférenciation entre série télé et film est-elle mortifère pour la suprématie du cinéma, mais la domination que les plateformes exercent sur le cinéma-institution fait aussi planer la menace d’un étouffement d’une certaine idée du cinéma, d’une certaine idée de cinéma. Celui-ci subit en effet les contrecoups de la grande entreprise de formatage (ou de « plateformatage »?) des œuvres filmiques et télévisuelles à l’œuvre au sein des grandes plateformes, qui imposent de plus en plus un processus de production en série qu’on pourrait qualifier d’algorithmique.
La platitude des… plateformes
Le modèle Netflix confirme ainsi de façon quasi didactique une sorte d’aplatissement ou d’écrasement des cloisons traditionnelles entre le pôle de la création/production et celui de la distribution/réception, entre l’offre et la demande. Qui sait si ce ne serait pas là le sens véritable, ou du moins la connotation idéologiquement éclairante, du mot « plateforme », lequel renvoie péjorativement à ce qui écrase, aplatit, hache et mouline des contenus pour les transformer en une bouillie audiovisuelle consommable et bien assaisonnée[2]?
Pourtant, du temps de sa toute-puissance, alors qu’elle occupait une position quasi monopolistique, Netflix avait presque réussi à faire oublier sa mission identitaire, soit celle de louer des DVD par correspondance, puis de vendre des abonnements à sa plateforme. Cet âge d’or, pendant lequel Netflix pouvait faire croire que la qualité de son offre de contenus « créatifs » primait sur la vente d’abonnements, est bel et bien révolu : la posture de la plateforme a commencé à se fissurer dès qu’a sonné l’heure de l’affrontement, sur son propre territoire, avec ces rudes concurrents que sont les Amazon, Disney+, YouTube, HBO ou encore Paramount+ de ce monde. À la fin de la décennie 2010, Netflix tentait pourtant de s’ériger en une sorte de chevalier de l’offre performante et semblait presque en apesanteur créative face à la demande et à la réception de ses contenus, bercé par le doux ronron de la croissance perpétuelle des abonnements.
Avec les pertes d’abonnés subies en 2022, Netflix semble avoir perdu sa capacité jusqu’ici proverbiale à anticiper le marché. Ces « hésitations » statistiques marqueraient-elles la fin de l’époque prospère des abonnés fidèles et débonnaires? Or, si cette fidélité défaille, c’est tout le système qui vacille, puisque le modèle économique de la plateforme « repose sur une croissance permanente et progressive du nombre de ses abonnés[3] ».