« L’insoutenable légèreté » du montage numérique non linéaire - Texte 1
On a souvent vu le montage comme le dernier bastion d’un savoir-faire « manuel » au sein d’un art dont toutes les autres dimensions sont subordonnées à la technologie. La « digitalisation[1] » de tous les aspects du septième art aurait donc supprimé jusqu’au dernier maillon qui reliait le cinéma à une esthétique prétechnologique concevant l’œuvre d’art en tant qu’expression de la maitrise, par l’humain, d’une matière ou d’un support donnés. De nos jours, le cinéma repose intégralement sur le système technologique le plus avancé qui soit : l’informatique. Ce système qui a bouleversé la culture contemporaine convertit les images en codes numériques abstraits, creusant un peu plus la distance entre les artisans du cinéma et la matérialité de leur média.
Les monteurs et réalisateurs ont souvent exprimé cette idée à regret lorsque les premiers systèmes électroniques et numériques sont apparus. L’impossibilité de manipuler directement la pellicule faisait craindre une perte de contrôle, une dématérialisation complète du processus. Walter Murch, monteur réputé dont la carrière couvre tant l’époque prénumérique que celle qui a suivi, décrit ce qu’il nomme « l’insoutenable légèreté » du montage numérique non linéaire. Dans son livre intitulé En un clin d’œil, sorte de réflexion méditative sur sa pratique, il rappelle que le montage exigeait, à l’origine, un engagement physique et corporel avec la matière :
Au premier quart du XXe siècle, la salle de montage était un lieu paisible. On y trouvait simplement un banc de montage, une paire de ciseaux, une loupe et une monteuse (le métier était alors majoritairement féminin) sachant que la distance séparant le bout du nez d’un acteur des doigts de sa main tendue représentait environ trois secondes[2].
Murch décrit les débuts du montage comme un artisanat, la salle de montage « ressembl[ant] à un atelier de tailleur où le temps tenait lieu de vêtement » et où « patiemment et quasi instinctivement, elle [la monteuse] cousait alors le tissu du film[3] ».
