L'image qui brûle - Texte 1

Introduction, par André Habib

Il existe un imaginaire de l’embrasement indissociable de l’histoire du cinéma, et il n’est sans doute pas étonnant que le cinéma expérimental, dans ses explorations esthétiques de la matérialité, se soit emparé, dès les années 1960, de l’image de la pellicule qui brûle. On le sait, depuis les terriblement célèbres incendies du Bazar de la Charité à Paris, en 1897, jusqu’à celui du Laurier Palace à Montréal, en 1927, en passant par les fameuses scènes de nitrate enflammé dans Cinema Paradiso (Giuseppe Tornatore, 1988) ou Inglourious Basterds (Quentin Tarantino, 2009), il existe, autour du cinéma, une aura incendiaire. Comme le suggère le titre This Film is Dangerous du livre issu du congrès de la Fédération internationale des archives du film (FIAF) sur les enjeux entourant la préservation du nitrate, le matériau même de la pellicule peut prendre feu[1]. Bien entendu, les risques d’incendie sont liés, et se limitent au celluloïd à base de nitrate qui, s’il vient à surchauffer, s’enflamme sans possibilité d’extinction.

Le nitrate prévaudra jusqu’en 1951 comme support de tournage et de projection en 35 mm. Il sera graduellement remplacé par des pellicules dites « safety », à base d’acétate, de triacétate et, plus récemment, de polyester. Des pellicules acétate ont été commercialisées par Kodak dès 1910 pour les formats domestiques en 22 mm et, par la suite, pour les formats amateurs en 16 mm, en 8 mm et en Super 8. À la différence du nitrate qui s’embrase de façon incontrôlable, la pellicule à base d’acétate ou de polyester, si elle se trouve exposée trop longuement à la lumière du projecteur, se mettra à fondre, mais sans prendre feu et sans endommager le reste de la bobine du film. Cette particularité de la pellicule safety évoque le spectre de la destruction tout en permettant de contempler la beauté aléatoire de la matière qui se consume, comme on le voit dans l’histoire du cinéma de fiction, tout comme dans le cinéma expérimental.

D’un point de vue technique, une pellicule qui brûle est un malencontreux accident, le résultat d’une mauvaise manipulation du projectionniste, d’une perforation brisée ou d’un fonctionnement fautif du projecteur qui entraîne un blocage du défilement du film. C’est alors que le photogramme à l’arrêt, après un temps qui varie en fonction du type de pellicule et de son état physique, se met soudain à bouillonner de l’intérieur en faisant s’embraser successivement les diverses couches de plastique et d’émulsion du film. Cette destruction du support matériel de la pellicule, peu souhaitable en raison du dommage irréparable qu’elle fait subir à la pellicule et de l’interruption qu’elle entraîne dans le déroulement du spectacle, a été investie dans divers films de fiction. On la trouve dans la célèbre séquence au milieu de Persona (1966), d’Ingmar Bergman, où la pellicule semble, à un moment, sortir de ses gonds, scindant et dévorant le visage du personnage interprété par Bibi Andersson. La dernière image de Two-Lane Blacktop (1971), de Monte Hellman, offre aussi un exemple remarquable de ce motif de la pellicule qui brûle, emportant dans une explosion d’ocre et d’or le visage de l’anti-héros. On pourrait citer également la séquence de la salle de cinéma dans Gremlins 2 (1990), de Joe Dante, au cours de laquelle les créatures prennent virtuellement d’assaut la cabine de projection où se déroule le film qu’on est en train de regarder et font sauter les images du film qui se mettent alors à fondre sous nos yeux tandis que, sur l’écran redevenu blanc, sont projetées les ombres des petits monstres. Dans chacun de ces exemples, le résultat produit est celui d’une mise à mal du dispositif technique qui assure l’illusion cinématographique et qui vient en révéler les éléments matériels : photogrammes de la pellicule, écran de projection, faisceau du projecteur, etc. Comme si, soudain, la machine se brisait et qu’on pénétrait de l’autre côté « du rideau » du film. Or, ce dévoilement est lui-même une illusion spectaculaire, puisque le film auquel on assiste n’a jamais cessé de défiler dans le projecteur. Cette illusion est, à tout prendre, un effet spécial réalisé soit par tirage optique (image par image, d’où l’impression d’une animation saccadée, comme dans Persona), soit en filmant la projection d’une pellicule que l’on fait brûler (comme on peut le voir dans le récent film Déserts (2016), de Charles-André Coderre et Yann-Manuel Hernandez.

Ce motif de la pellicule qui brûle a bien sûr beaucoup intéressé les cinéastes expérimentaux, qui n’ont eu de cesse de privilégier dans leurs œuvres différentes formes d’interruption de l’illusion cinématographique et du défilement (arrêt, suspension, saccade, filage); la mise en exposition, plastique ou critique, de la matérialité du film; ou encore la métamorphose de la détérioration, de l’accident, de l’involontaire destruction – autant de figures aléatoires qui se déploient, dans le temps, en occasion esthétique.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2021

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2021. Certains droits réservés.

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Identifiant

ark:/17444/93710p/3537

Date de modification de la fiche

2022-03-08

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