Les simulateurs polysensoriels - Texte 6
Dans le Sensorama et l’Introscaphe, le spectateur est invité non seulement à se rapprocher la tête, les yeux et les oreilles de l’image, mais à entrer tout entier dans un espace clos, séparé du monde, hermétique et même étanche. Il est incorporé dans le dispositif non plus virtuellement, mais littéralement. La salle de cinéma devient une sorte de véhicule, et l’expérience est associée au transport. Mais le Sensorama et l’Introscaphe n’évoquent pas les transports en commun, comme le faisaient souvent les premières projections cinématographiques. La salle de cinéma est ici individualisée, elle est réduite à l’échelle du spectateur et modelée sur son corps, elle devient un véhicule monoplace, une moto ou un scooter ici, une voiture de course, un avion à réaction, un sous-marin individuel ou une capsule spatiale là. Le spectateur devient une sorte de pilote d’essai et l’expérience esthétique est comparable à l’immersion et à la navigation dans un milieu, terrestre, aérien ou aquatique, sur une route infinie ou dans un espace illimité.
De plus, les deux appareils visent une immersion polysensorielle. Selon le brevet du Sensorama, l’objectif est de produire « l’illusion de la réalité », de « stimuler les sens », « le système nerveux avec une grande variété de stimuli sensoriels sous des formes qui lui sont naturelles, c’est-à-dire la couleur, le mouvement visuel, la vision périphérique complète, la 3D, le son binaural, la brise, les odeurs et les sensations tactiles » « pour simuler une expérience réelle[1] ».
Heilig et Alleyn appartiennent à des mondes sociaux très éloignés. Heilig est un réalisateur de films et un caméraman qui cherche d’abord et avant tout à séduire Hollywood. Alleyn est un jeune artiste qui veut se tailler une place dans le milieu de l’art contemporain international. Mais les deux se rencontrent dans ce même programme esthétique et dans cet intérêt pour les simulateurs individuels — et les machines à sous.
Aucun des deux appareils ne dépassera toutefois le stade du prototype : le Sensorama est présenté dans quelques arcades et plusieurs parcs d’attraction, notamment aux studios Universal, à Hollywood, et au Santa Monica Pier, mais il termine sa vie active sous une tonnelle et une bâche dans le jardin d’Heilig à Los Angeles; l’Introscaphe devait être présenté au Foyer d’exposition du Grand Théâtre de Québec, mais la présentation est suspendue après quelques jours en raison d’un dysfonctionnement technique et l’appareil se retrouve sous une bâche dans le garage d’Alleyn, à Montréal. Les deux sont remisées comme de simples machines à sous hors d’usage.
