Perception d’un temps plus long par la rapidité du tempo - Texte 1

Création d’un flux continu par saturation des paramètres musicaux

Le rétrécissement rythmique et la densité formelle d’un morceau peuvent être convoqués dans le cadre d’une scène d’action. Pour mieux susciter l’empathie à l’égard de la fatigue des personnages, on pourra pousser à l’extrême les paramètres afin de donner la sensation d’un temps plus long.

La plupart des séquences d’action de la série de films Jason Bourne (Doug Liman et Paul Greengrass, 2002, 2004, 2007) en sont des cas prégnants; les musiques empreintes de percussivité de John Powell (compositeur de la franchise), animées tout en restant imperturbablement régulières dans leur flot rythmique, offrent un fil directeur précieux à une grammaire visuelle volontairement disgracieuse et impétueuse, d’apparence désordonnée notamment à travers l’imprévisibilité des coupes et des placements et mouvements de caméra. C’est tout particulièrement le cas lors des scènes de poursuite en extérieur, a contrario des séquences de duels en intérieur qui s’en passent le plus souvent, à la fois par manque d’espace et par souci de désaturation afin d’en ménager les effets. En d’autres termes, l’attention du spectateur ne tenant qu’à un fil, la musique permet aux scènes de poursuites effrénées de rester lisibles par sa régularité. La musique endosse ici la fonction d’intégration que décrit Laurent Guido à propos des pratiques musicales du nouveau régime institutionnel français du tout début du XXe siècle. La musique se veut « d’un ordre dès lors moins narratif que spectaculaire, c’est-à-dire visant la constitution d’un équilibre, à l’échelle de la séance, des émotions, des registres, des degrés d’intensité, etc.[1] ». Prenant la forme d’un flux continu, elle n’attire que peu l’attention sur elle. Il y a ici, chez le compositeur, une volonté de rythmer la séquence tout autant que de se faire oublier : le Dr Ramain parlerait sans aucun doute de « rôle accessoire » et de fonction « quasi hypnogène[2] ».

D’ailleurs, il est amusant de constater que la densité évoquée ne se rapporte pas nécessairement au tempo d’une musique : en effet, un tempo très vif générant l’ennui par sa répétitivité peut s’avérer beaucoup plus pénible à supporter qu’un tempo lent au renouvellement rythmique pondéré et fleuri. Dans ce contexte précis, l’attention du spectateur se désolidarise du continuum filmique et ce dernier finit par prendre conscience du temps qui passe, un effet plus qu’indésirable dans une perspective spectaculaire précisément régie par le maintien de l’attraction spectatorielle, comme le mentionne Laurent Guido en rappelant l’étymologie du mot entertainment[3]. La séquence de libération des zombies du conteneur dans Resident Evil: Extinction (Russell Mulcahy, 2007) est à ce titre édifiante. La musique de Charlie Clouser a beau renouveler son orchestration relativement fréquemment, la dynamique rythmique générale ne change qu’à la marge (avec des lignes mélodiques fleuves dont les liens avec l’action sont soit absents, soit hyper-synchronisés, dissuadant le spectateur de porter attention à un flux qui n’apporte intrinsèquement rien à la narration), assumant le rôle purement fonctionnel de remplissage d’un espace déjà inondé de coupes, de bruitages, de trucages et d’effets spéciaux.

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Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2024

Langue

fr

Format

text/html

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Identifiant

ark:/17444/926875/6303

Date de modification de la fiche

2024-07-24

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