Introduction

Dans l’histoire du cinéma expérimental, la pratique du réemploi cinématographique (ou vidéographique) représente une branche singulière. C’est autour des années 1990 que l’expression found footage s’est cristallisée, dans la langue anglaise, pour désigner cette pratique. Par la multiplicité des déclinaisons qu’elle autorise, ainsi que des questions (esthétiques, politiques, sociales, intermédiales) qu’elle permet de poser, elle représente un champ d’exploration particulièrement fécond, tant pour les artistes que pour les chercheurs qui s’y sont intéressés. Si la pratique du réemploi s’est inscrite très tôt dans l’histoire du cinéma expérimental, les premières œuvres de réemploi d’avant-garde datant des années 1930, c’est à la faveur d’une série de nouveautés technologiques et institutionnelles que l’on assistera à l’essor considérable de cette modalité dans les années 1980 et 1990, au point de devenir une de ses formes expressives principales.

Du collage surréaliste aux détournements subversifs, du cinéma structurel au mash-up de vidéos de tout acabit, l’idée de produire une œuvre nouvelle et originale en s’appropriant un matériau exogène trouve en effet dans le cinéma expérimental ou d’avant-garde de multiples expressions. Cette riche floraison de films et de pratiques peut être décrite et distinguée par groupes de cinéastes, en la liant à une tradition esthétique ou à des spécificités nationales. Il est également possible d’en proposer une description en fonction de la réalité technique et technologique qui a présidé à la confection des œuvres. Si la soi-disant démocratisation des moyens de production (montage, échantillonnage, mixage) et un accès beaucoup plus aisé aux œuvres, permis par l’arrivée du numérique, ont pu donner l’impression qu’il fut de tout temps aisé de s’approprier et de détourner des matériaux filmiques, cette opération a toujours été liée à des facteurs techniques spécifiques. Un examen attentif de l’histoire du réemploi montre que, dans bien des cas, l’évolution technologique a déterminé la nature du geste filmique que l’on retrouve dans ces œuvres. En effet, on ne réemploie pas de la même façon une bobine de film 16 mm, un film d’archives 35 mm décomposé sur support nitrate, un film sur cassette vidéo trouvé sur le marché ou une vidéo repiquée sur YouTube. L’accès à une tireuse optique permet de déployer une palette expressive différente que si on ne possède qu’une colleuse italienne ou encore un programme de montage en vidéo analogique; de la même manière que l’accès aux films dans les années 1930 est assez distinct du type d’archives virtuelles auxquelles les cinéastes peuvent s’abreuver aujourd’hui. La prise en compte de la nature du support autant que du type de film, des outils techniques autant que des formes d’accès aux images et aux sons, permet de rendre compte de ces films en mettant en valeur la relation entre les conditions matérielles de fabrication et les partis pris esthétiques qui leur sont souvent intimement liés. Ce faisant, c’est toute une part de l’histoire des techniques, de l’histoire de la reproductibilité des images animées et des transformations des matériaux que l’examen de cette pratique singulière, et en apparence marginale, permet de mettre en exergue. Ce type de considérations a mené à l’élaboration de ce parcours intitulé « Cinéma de réemploi expérimental ».

Afin de bien dégager les caractéristiques techniques et matérielles qui permettent de saisir (sans viser l’exhaustivité) la grande variété des pratiques de réemploi, le parcours se divisera en trois sections. Chaque section permet de présenter une forme particulière d’appropriation et de transformation du matériel d’origine, que ce dernier soit sur pellicule, en vidéo analogique ou en numérique. La première section sera dédiée à la question du montage (on réemploie en subvertissant le montage d’origine du film, ou en combinant plusieurs sources différentes). La seconde section sera consacrée à l’étude des interventions et des altérations physiques (on réemploie en modifiant la matière physique du film ou du fichier numérique). Enfin, la troisième section se penchera sur la question spécifique du refilmage et de la duplication des images et des sons (on réemploie en refilmant un écran, en utilisant une tireuse optique ou un dispositif spécifique comme la « caméra analytique »). Chaque section du parcours s’appuiera sur des études de cas précis qui ont été sélectionnés en raison de leur exemplarité, au sein de cette histoire, et en raison des facettes technologiques singulières qu’ils permettaient de mettre en lumière et qui engagent la question plus générale des techniques au cinéma.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Winand, Annaëlle

Droits

© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

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Identifiant

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Date de modification de la fiche

2020-11-25
2022-05-26

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