Une préhistoire multimédia - Texte 2

Un webdocumentaire est en somme en mesure de montrer aux spectateurs les diverses avenues que les auteurs ont décidé de montrer ensemble, virtuellement, en parallèle, sans les ordonner dans un montage. Au bout d’un clic, on peut aller sous terre, rester dans un taudis ou consulter les mesures industrielles de l’énergie produite par le combustible. Le choix du spectateur est proportionnel à l’absence de choix de la part des auteurs. Ceux-ci ne sont pas contraints de résoudre le dilemme de « quoi montrer? » et montrent ainsi, tout à la fois et à la carte, les aspects qui avaient concentré leur attention durant le voyage. Cela est naturellement issu de la database logic qui régit les interactions à l’ère d’Internet. Du côté de celui qui met en forme l’objet, il y a l’occasion rare de laisser sa création à l’état fragmentaire, délinéarisé, lacunaire. Du côté de celui qui le reçoit, il y a la responsabilité de passer outre ce morcellement pour reconnaître que le réel ne se donne jamais en entier. Les pistes offertes sont autant de portes d’entrée vers un sujet et ne sont jamais le traitement exhaustif de celui-ci.

C’est pourquoi nous souhaitons proposer brièvement un rapprochement entre certains aspects constitutifs du webdoc et une forme de partage des connaissances qui l’a précédé; une mise en série que nous tissons autour de cette tension entre spectaculaire et didactique, avec une collecte d’informations qui passe beaucoup par l’image et qui est toujours le résultat d’une recherche d’un auteur pour transmettre son expérience du lointain.

À la base du webdoc, il reste cette invention toujours renouvelée à la recherche d’une forme et d’une structure appropriées. Les auteurs des webdocs qui ont attiré notre attention ont eu à se déterritorialiser pour aller à la rencontre de leur sujet, comme tout bon documentariste. En expérimentant avec l’interface, les webdocumentaristes semblent rejouer la posture des pionniers de la vulgarisation scientifique fin-de-siècle[1]. Nous lisons, dans le type de communication que ces objets engagent, la prolongation d’une tradition pédagogique ancienne : une forme de pédagogie visuelle et spectaculaire, les conférences illustrées et les revues de vulgarisation du tournant du XXe siècle.

Le webdocumentaire peut être inscrit au sein d’une série culturelle caractérisée, peu importe les manifestations médiatiques propres à diverses époques, par le flottement entre didactisme et sensationnalisme. L’une de ces manifestations de diffusion du savoir, courante au XIXe siècle, était celle de la conférence illustrée. Permettons-nous le détour. Les conférences illustrées avaient lieu au sein de grandes institutions qui mêlaient partage de nouvelles connaissances et amusement moderne, telles que le Muséum d’histoire naturelle à Paris. Bien que certaines séances aient été réservées à un public restreint (celles de l’Académie des sciences, par exemple), d’autres étaient publiques et attiraient les foules. Elles résultaient d’une volonté de diffusion et de vulgarisation :

[...] c’était continuer la série des conférences d’actualités scientifiques inaugurées en 1894 et qui ont, à diverses reprises, attiré tant d’auditeurs au Jardin des plantes. Ce fut certainement une bonne idée et qu’on n’avait pas eue jusque-là, d’utiliser les magnifiques ressources du Muséum pour constituer un enseignement populaire où le public serait mis au courant de ce qui concerne les chapitres de la science dont relèvent les évènements qui fixent pour un moment l’attention générale[2].

La science dont on parle ici ne relève pas des sciences dures. Elle englobe un imaginaire appliqué à apprivoiser l’inconnu, avec bien souvent une dose de fantasque et de récit d’aventures. Les retours des voyages sont en cela symptomatiques.

Considérant le webdocumentaire comme lié à cette tradition de la pédagogie spectaculaire et des récits d’aventures, nous pouvons, d’une part, éviter le piège de ne voir dans le webdoc que la transformation inéluctable du cinéma en numérique et, d’autre part, à l’aide de pratiques plus anciennes, mieux cerner les traits d’une nouvelle forme. Se démarquent le rôle central et autobiographique de l’auteur, l’écriture au « je » qui s’y rattache, le tout accompagné d’une mission éducatrice sur un sujet choisi. La mise en jeu des auteurs des webdocs dans leur quête s’exprime par l’état fragmentaire du texte qu’ils laissent au spectateur. Dans la tradition des conférences illustrées – typiquement moderne et propre aux métropoles naissantes –, les explorateurs sont aux prises avec une vraie passion pour la traduction graphique de leur observation (gravure, dessin et photo des documentations de phénomènes à étudier scientifiquement, de classifications d’animaux par exemple). C’est par des projections, souvent accompagnées de leurs textes écrits, lus et interprétés, véritables performances multimédias, qu’ils mettent en spectacle leurs découvertes. Complémentaires de ces performances – dont on peut retracer l’histoire en étudiant les revues illustrées de vulgarisation scientifique –, des textes reprenaient leur contenu, s’adressant à un public d’abonnés qui forment une communauté scientifique élargie.

Prenons un cas patent datant de 1902 : le géologue Alfred Lacroix, titulaire de la chaire de minéralogie depuis 1893 au Muséum, est dépêché en Martinique juste après l’éruption de la montagne Pelée qui a détruit la ville de Saint-Pierre le 8 mai 1902. Il réalise sur place une étude périlleuse du volcan. Il le photographie et prend de nombreuses mesures. Sa correspondance, depuis la mission sur les flancs du volcan, régulièrement lue devant l’Académie des sciences et publiée dans La Nature[3], transmet ses mesures, mais aussi tout un lot d’anecdotes et de bribes d’aventures qui situent les images dans une réelle expérience humaine. Dans les pages des revues, tout cela prend une forme multimédia (l’anachronisme est assumé…), incarnant une préoccupation à trouver une forme esthétique nouvelle pour transmettre un type d’expérience qui était émergent à l’époque. Ces conférences, et leur retranscription illustrée, sont des formes de spectacularisation du savoir. Se loge là un choix communicationnel bien conscient, visant un partage de connaissances.

Chaque fois, les webdocumentaires étudiés dans ce parcours, à la manière de ces formes plus anciennes, trouvent la forme et la structure adéquates pour rapporter les pièces détachées de l’expérience, toujours dépaysante, de la découverte.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Bonnard, Martin

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/89948s/4776

Date de modification de la fiche

2022-10-30

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