La caméra analytique de Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi

La caméra analytique de Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, par Miriam DeRosa

Résultat de l’effort concerté des cinéastes Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, la caméra analytique est un outil technique artisanal élaboré à l’origine pour refilmer des images d’archives appartenant à l’un des pionniers du cinéma italien, Luca Comerio, que les artistes ont découvertes dans un laboratoire de Milan. Composée de documentaires, de matériel ethnographique et scientifique, de films de voyages et d’actualités sur la Première Guerre mondiale, ces archives ont joué un rôle crucial dans la mise au point de la caméra analytique et dans la réalisation du célèbre long métrage Du Pôle à l’Équateur (Dal Polo all’Equatore, 1987). Ce film n’est pas une simple version restaurée de celui de Comerio qui porte le même nom. Il s’agit plutôt d’une interprétation personnelle découlant d’un travail d’assemblage, de refilmage et d’une série d’interventions modifiant la sélection des séquences, la ligne temporelle et la palette chromatique du matériau original. La caméra analytique a été précisément conçue à cet effet : afin de favoriser de nouvelles lectures et des réinterprétations de matériaux anciens. Ce faisant, elle crée un pont entre le passé dont ceux-ci s’inspirent, le présent découlant de leur réemploi dans un nouveau film et l’avenir qu’ils laissent présager. Plus qu’un outil mécanique unique, la caméra analytique est donc avant tout un objet philosophique, une machine à penser. Elle suscite de nouvelles interprétations de matériaux d’archive, elle replace ces matériaux dans le cadre éthique défini par les auteurs et dessine un nouveau flux temporel reliant le temps de l’Histoire à celui dans lequel s’inscrivent les auteurs, et ce en vue d’interpeler les spectateurs et de susciter leur engagement.

Pour ces cinéastes, la caméra analytique répond à un enjeu éthique, sa fonction étant d’établir un contraste avec le rythme rapide caractéristique des films datant de la période fasciste, films largement inspirés du mouvement futuriste avec son éloge des machines, du progrès et de la vitesse. La caméra analytique intervient sur le film pour casser ce rythme et, ce faisant, nous invite à porter sur l’image un regard à la fois profond et distancié. En raison de cette analogie entre l’attirance pour la vitesse typique de la culture italienne du début du XXe siècle et l’immédiateté caractéristique de l’ère numérique, le recul critique que permet la caméra analytique est, comme l’ont souvent souligné les auteurs, essentielle à notre époque. Elle met en relief à la fois la valeur historique du document original et la signification que celui-ci peut avoir aujourd’hui.

Si Dal Polo est exemplaire en raison de sa visée artistique et de l’esthétique qui en découle, ce film n’est pas la première manifestation de l’intérêt de Gianikian et Ricci Lucchi pour le réemploi des images d’archives. En effet, en 1978, les auteurs avaient déjà trouvé du matériel d’archives en format 9,5 mm de Pathé-Baby, format qui était, selon eux, incompatible avec une table de montage standard[4]. Après avoir scruté ces images à l’aide d’une loupe, ils ont élaboré une première version de la caméra analytique pour ce format précis et produit Catalogue 9,5 – Karagöez (1981), une expérimentation qui a été définie comme leur « première œuvre majeure de réemploi[5] ». Dans ce film, et plus encore dans les suivants, Gianikian et Ricci Lucchi ralentissent le rythme au point que le regard des spectateurs peut pénétrer à l’intérieur du grain de l’image. Les plans sont répétés, leur temporalité est exacerbée afin de permettre à l’œil de scruter les images au point de s’y perdre. Cet effet est rendu possible dans la mesure où la caméra analytique est composée en fait de deux caméras. La première s’ajuste verticalement pour recevoir des pellicules de différents formats. Elle est dotée d’un mécanisme qui fixe la pellicule et d’une poignée qui permet de la faire défiler manuellement. La vitesse du film dépend de celle à laquelle est activée la poignée. La seconde caméra est employée comme un microscope et elle est alignée sur la première; elle fonctionne de façon quasi photographique et a pour fonction d’absorber par rétroprojection l’image produite par la première caméra.

La caméra analytique et sa mécanique ont été l’objet de nombreuses études, mais les cinéastes n’ont jamais fait circuler la moindre image de leur invention. Les descriptions que l’on peut en lire sont basées sur un texte fondateur que Gianikian et Ricci Lucchi ont consacré à leur pratique[6] et sur plusieurs renseignements épars tirés des nombreux entretiens qu’ils ont accordés.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Contributeur

Winand, Annaëlle (responsable de parcours)

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

en

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/89263d/2286

Date de modification de la fiche

2022-04-14
2022-05-26

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