Introduction - Texte 4
Parallèlement, elle est tantôt une caméra se destinant aux envolées du cinéma hollywoodien, tantôt une caméra bien implantée dans le cinéma documentaire d’histoire naturelle dont elle est issue :
Cette caméra est aujourd’hui indéniablement l’une des plus performantes, et pour l’usage précis auquel elle était destinée, elle n’a pas d’égale. On la trouve dans les studios, à la maison, sur les pistes d’athlétisme et dans les coins les plus reculés de la planète, comme les sommets de l’Himalaya, les mers du Sud ou le cercle arctique. Elle a été une référence pour nombre d’hommes, de femmes et d’enfants – en particulier pour les enfants. De plus, comme je l’ai déjà mentionné, le gouvernement des États-Unis y a trouvé un débouché important pendant la guerre, et continue de l’utiliser en période de paix[8].
La caméra Akeley est donc née une première fois en 1916, du désir de perpétuer des pratiques déjà entamées de capture du vivant (animal), désormais par le biais d’un média inédit. Puis, elle est née une seconde fois, lors de l’avènement de ses recours dans des champs cinématographiques divers, signifiant leur autonomisation par rapport à la fonction première pensée par Carl Akeley. Comme dans le modèle fort dans l’histoire des médias de la double naissance[9], ces utilisations – et récupérations subséquentes – d’un dispositif de prise de vues s’inscrivent dans une histoire des techniques qui se doit d’être écrite en tenant compte des usages, mais aussi des reprises et des déplacements.
Les blocs de ce parcours, ainsi que leurs intitulés, tendent à souligner le choix des auteurs de mettre en lumière une certaine personnification de la caméra étudiée. Une persona, un personnage, avec une personnalité, qui vient au monde, qui est le sujet d’une biographie – dont l’idéale postface est pour nous ici une exposition des années 2020, dont nous relatons en fin de parcours la mise en chantier pragmatique par le récit du muséologue Mark Alvey, un récit oral d’histoire vécue dirait-on. Ainsi, cette métaphore vitaliste devient une clé de lecture par laquelle les auteurs (Viva Paci, Gil Chataigner, Maxime Harvey, Éric Falardeau), et la responsable du projet de recherche qui encadre cette rédaction collective (Viva Paci), ont pu tisser ensemble les pans normalement lointains de savoirs dans lesquels s’étaient dessinées les aventures de notre personnage. Cette caméra étudiée au prisme de sa naissance muséale, et cinématographique, aide aussi à penser, dans une perspective originale et structurante, les relations entre cinéma et musée, permettant d’illustrer les dynamiques d’échanges et d’influences entre les milieux de la recherche scientifique, de la diffusion des connaissances et du spectacle. Cet objet technique mérite qu’on s’y arrête pour plusieurs raisons : ses origines culturelles (l’histoire naturelle); ses usages en documentaire (le cinéma d’expédition); et son intégration dans le cinéma du studio system (des prises de vues particulières réalisées par des opérateurs spécialisés). Au fil de nos recherches synchrones à son époque, cette caméra nous est apparue avoir son aura. Elle possédait des atouts techniques uniques qui charrient un charme singulier, et une histoire insolite, personnelle : née pour l’aventure, bien serviable car fonctionnelle, aussi ergonomique que de forme inhabituelle – ses rondeurs détonnant des angles durs de ses congénères –, devenue un élément de distinction, presque un trophée, pour ce caméraman averti qui l’aurait conquise… Il y avait toute une vie à raconter.
À travers des récits, et des non-récits, entourant l’histoire de la caméra Akeley se dessine une historiographie polyphonique et critique de ses usages – réels et rêvés – et de ses protagonistes – reconnus et marginalisés, mais aussi humains et non humains. Depuis les espoirs et idéaux (cinématographiques et muséaux) matérialisés par la création de la caméra (Habitat diorama, en/un film) jusqu’aux retours muséographiques qui en sont faits 100 ans plus tard (Une caméra au musée, avec les autres vivants), ce parcours entreprend de mettre en lumière plusieurs pans des rôles empruntés par cette technologie au sein de diverses corporations et divers corps professionnels, ainsi qu'auprès des amateurs du cinéma américain (Brevets et bravoures, Les Akeley specialists, Une caméra dans un film, avec son caractère) et des ailleurs exotisés (Caméra en mouvement et films sur étagères et (Ne) regarde (pas) la caméra).
