Le cas de la série Northern Exposure - Texte 2
Dans la course pour se distinguer, dans un marché de plus en plus concurrentiel en raison de l’avènement des chaînes câblées, les diffuseurs traditionnels (ABC, CBS, NBC) doivent innover. Certains choisissent de proposer des séries répondant à un goût du bizarre, et dès lors inclassables, comme Twin Peaks (ABC, 1990-1991). Northern Exposure s’inscrit dans ce créneau, peaufinant le mélange des genres désormais de plus en plus présent au petit écran, ainsi que la construction de récits englobant plusieurs épisodes ou saisons, alors que les séries de l’époque classique (le « premier âge d’or ») présentaient une structure plus simple, centrée sur l’autonomie de chaque épisode. Remarquons que Northern Exposure est conçue dans le cadre du succès des productions du studio MTM — initiales de l’entrepreneure et actrice Mary Tyler Moore, qui se distingue, dès les années 1980, pour son style raffiné et décalé —, productions qui mettent en scène des personnages complexes, s’adressant à des publics plus engagés.
Northern Exposure nous convie à suivre Joel Fleishman (Rob Morrow) dans sa découverte, malgré lui, de Cicely : il a été parachuté dans ce patelin minable, alors qu’il pensait s’installer dans la ville d’Anchorage, tout en restant attaché à Manhattan, où demeure sa petite amie Elaine. Conformément aux possibilités qu’offre une réception attentive aux détails, cette découverte se fait par ajouts progressifs : chaque épisode porte sur un regroupement de thèmes qui ne sont pas nécessairement cohérents les uns avec les autres parce que chacun des personnages suit une trajectoire narrative précise, tout en gardant Joel comme protagoniste. Le scénario donne beaucoup d’importance aux seconds rôles, promesses de dévoilement et de réflexivité. On compte parmi eux Maggie O’Connell (Janine Turner), pilote d’avion, gérante de l’appartement où vit Joel et, dès le début, partenaire de celui-ci dans une joute amoureuse; le triangle constitué de Holling Vincoeur, propriétaire du bar et maire de la ville, de Maurice J. Minnifield, ex-astronaute et entrepreneur, et de la jeune Shelley Tambo; Ed Chigliak, un jeune homme autochtone passionné de culture populaire mainstream; l’assistante de Joel, Marilyn Whirlwind; et Chris Stevens, un animateur de radio, philosophe et ex-détenu. Grâce à l’interaction de ces différents individus, le potentiel de croissance de la série s’affirme, créant un effet choral. Au lieu de se résoudre au terme de l’épisode, les situations ont davantage tendance à promettre des pistes ultérieures. Dans le cadre technologique d’une réception qui s’appuie sur des appareils comme le magnétoscope ou la télécommande, un tel projet narratif, moins linéaire et répétitif que celui des séries du « premier âge d’or », est parfaitement équilibré, se basant sur une compétence des publics qui consiste d’une part en un visionnement fidèle (en enregistrant les épisodes, on ne risque pas de manquer des nœuds du développement narratif), possiblement répété, et en la possibilité de s’arrêter sur des images, et d’autre part en une expertise intertextuelle du panorama médiatique, qui permet de saisir les références croisées.
Dans l’épisode 8 de la saison 1, « Aurora Borealis », qu’en 2007 TV Guide a classé 65e dans sa liste des 100 meilleurs épisodes de tous les temps, nous pouvons observer à quel point ces éléments caractéristiques de la complexité sont présents. Plusieurs fils narratifs sont tissés entre eux : Joel tombe par hasard sur Adam, le mystérieux voleur qui rôde dans la région et qui reviendra à plusieurs reprises dans les saisons suivantes; la relation entre Joel et Maggie se développe, toujours par des échanges qui suggèrent une attraction réciproque; il en est de même des intrigues qui concernent les personnages secondaires, notamment Holling et Maurice, ex-meilleurs amis que l’amour pour une même femme oppose. Le thème principal est l’ensorcellement produit par la pleine lune, qui perturbe les habitants et suscite d’étranges coïncidences. L’épisode est construit sur des séquences de 3 à 4 minutes, entrecoupées par les pauses publicitaires, où alterne dans des lieux différents le développement des actions des personnages.
