L’éthique de la restauration de films - Texte 1

Dans la partie précédente, nous avons décrit le processus de préservation des films muets tels qu’ils sont trouvés, quel que soit leur état matériel, sans « restauration » pour utiliser l’expression consacrée. Reprenons l’exemple de la copie no 36 de l’arbre généalogique fictif de notre arbre généalogique fictif. Nous n’avons pas encore évoqué l’état physique de cet élément imaginaire. Nous ne savons pas si cette copie a été manipulée avec soin ou projetée sans précaution, si elle représente l’intégralité du film ou si certaines séquences ont été censurées, si elle a été conservée dans un entrepôt sec et froid ou si, au contraire, elle a été exposée à l’humidité et à la moisissure dans le coin d’une cave. Une copie nitrate retrouvée n’est presque jamais dans le même état que celui qui la caractérisait au début de sa vie commerciale. Dans les très rares cas où elle l’est, c’est généralement parce que cette copie a été abandonnée, par accident plutôt qu’intentionnellement, assez tôt dans sa vie et n’a donc pas été aussi malmenée que ses semblables.

Cet aspect lacunaire ou incomplet des films préservés, qui est au cœur des réflexions éthiques entourant les différentes approches de la restauration, sera abordé en détail dans cette partie.

Composer avec l’incomplétude

On peut considérer un film « complet » ou « incomplet » des points de vue matériel, narratif et visuel.

L’incomplétude matérielle

Le critère le plus courant pour déterminer le caractère plus ou moins complet d’un film est d’ordre purement quantitatif : on mesure la longueur de l’élément qui a survécu pour la comparer à celle qui avait été indiquée par les producteurs et les distributeurs au moment de la sortie du film. Les chiffres ne concordent presque jamais : la vaste majorité des copies nitrate et des négatifs retrouvés sont plus courts qu’ils ne l’étaient à l’origine. Les conservateurs y sont tellement habitués qu’ils considèrent un film de 5000 pieds (1524 mètres) « complet », même si la copie ayant survécu fait 4960 pieds ou 1512 mètres. S’ils ne se soucient pas trop de cet écart, c’est qu’ils savent très bien que les négatifs ou les copies de projection ont pu être altérés pour diverses raisons, parfois avant même le lancement du film : assemblage manuel, coupures liées à la censure, calcul du métrage arrondi à la taille approximative de la bobine…

L’incomplétude narrative

La seule autre donnée numérique importante relative à un élément du film original concerne le nombre de collures détectées, dont certaines peuvent indiquer que la copie de projection ou le négatif se sont brisés à un moment donné et ont dû être réparés (une opération entraînant souvent la perte d’une ou deux images). Une copie d’un film de cinq bobines est certes considérée incomplète s’il manque une bobine, mais elle l’est également si ne serait-ce qu’une courte séquence absente compromet la compréhension de l’œuvre. Une version du Voyage dans la lune qui ne comporterait pas le plan de la fusée plongée dans l’œil de la lune serait certainement qualifiée d’incomplète (et l’on pourrait d’ailleurs difficilement justifier la projection du film sous cette forme), et ce, même si la séquence ne représente que six mètres (ou vingt pieds). De même, pour être complète sur le plan narratif, une copie nitrate ne doit contenir aucun élément parasite ou douteux, comme des images ou intertitres n’ayant aucun lien avec l’œuvre originale.

Cette condition permet de souligner un dilemme au cœur de la préservation. On sait très bien que, dans les débuts du cinéma, les exploitants de salles pouvaient ajouter, retirer, interpoler et substituer des titres et des plans à leur guise, prenant des parties d’un film et les insérant dans un autre, pour toutes sortes de raisons. Si l’on considère qu’un film est une œuvre de création exprimant les intentions d’un auteur, ces copies modifiées ne sont ainsi ni complètes ni authentiques. Toutefois, elles constituent des œuvres cohérentes et authentiques dans un autre sens, dans la mesure où elles reflètent les intentions d’une personne autre que le réalisateur ou les producteurs. Nous ne pouvons ignorer, et encore moins détruire, la trace de ces décisions. Ces films doivent être conservés – et donc également visionnés si tel est le désir de certains – dans l’état précis où ils ont été trouvés. Ne pas le faire revient à réécrire ou à occulter une partie de l’histoire.

Préserver un film muet et le rendre accessible dans son état original comporte un grand avantage : celui de respecter les trois principes de la restauration cinématographique énoncés par Eileen Bowser dans son court mais fondateur essai de 1990, Some Principles of Film Restoration : la réversibilité, la non-altération et la documentation (voir l'annexe pour davantage de détails sur ces principes).

Ces principes s’appliquent aussi aux projets de reconstruction cinématographique dans lesquels la création d’un nouvel élément de conservation donne une certaine latitude éditoriale à l’institution – et engage donc sa responsabilité. Cette dernière doit au moins inscrire une note sous une forme ou une autre – avec si possible le nom complet de l’institution – en marge de l’image, pour indiquer que telle section du film ne faisait pas partie de l’œuvre originale. La même chose est également souhaitable lorsqu’un intertitre est ajouté pour signaler du métrage manquant.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/827665/4383

Date de modification de la fiche

2022-07-31

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