La vivacité des salles? - Texte 2
Que la salle ait encore un potentiel de succès et de fréquentation élevée, cela se vérifie un peu partout, tant dans les grandes villes que dans les régions, en France du moins. Serait-ce là un signal, ou au moins un incitatif, pour un nouveau départ de la salle? En tout cas, on peut facilement détecter une sorte de syncrétisme étonnant entre le produit filmique et les conditions attractionnelles qu’offre la salle. Il y a là une sorte de réaction chimique, une forme exponentielle (algorithmique?) qui fait que ce n’est pas la simple formule additive « salle + Avatar » qui opère, mais une sorte de troisième terme[13].
Il faut bien entendu, du côté des exploitants de salles, s’assurer de pouvoir livrer ce luxe immersif promis au spectateur, ce qui ne se fait pas d’un simple claquement de doigts. Face à la prouesse numérique exigée, certaines salles moins bien équipées peuvent donc boguer, ou simplement offrir des prestations techniquement décevantes – une éventualité plutôt désastreuse pour un lieu de rite qui se respecte. À moins que l’on considère, sans doute avec une petite dose de mauvaise foi ou de raisonnement par l’absurde, que si la représentation en salle peut boguer, c’est qu’il s’agit donc bien d’un spectacle fragile et faillible, comme les « vrais » spectacles, ceux dont on dit qu’ils sont vivants.
Les salles où l’on accompagne les films
On relève aussi, à l’autre bout du spectre, les efforts de certains exploitants qui, pour conférer de la vitalité et de la vivacité à leur salle et à leur programmation, donnent eux aussi dans l’événementiel, mais un événementiel cette fois d’un autre type. Nous pensons ici à ces salles qui ne sont pas nécessairement à la merci d’une chaîne, où les mégaproductions ne sont pas les bienvenues et qui, le plus souvent, se voient comme un « commerce de proximité » ou un « cinéma de quartier ». Leur objectif étant plus culturel qu’économique, elles se targueront d’avoir une « offre cinématographique de qualité ». Il s’agit généralement de salles plutôt petites, mais pas nécessairement sous-équipées (ça peut être le contraire même), où l’on sera par exemple enclin à proposer des rencontres in situ avec des intervenants liés au film présenté, dans une forme d’animation (d’» animation culturelle », justement) qui peut ou non inclure des débats, un peu selon la formule ancienne des ciné-clubs. Il y aurait donc d’un côté le circuit commercial, et de l’autre le circuit culturel et communautaire, bien que ces deux catégories ne soient pas tranchées au couteau. Le premier critère de distinction réside peut-être en ce que les exploitants des salles de proximité auront une tendance plus nette à revendiquer, de façon ostentatoire, l’exercice de la fonction éditoriale. Au fond, ces exploitants s’adonnent peu ou prou à un exercice qui tient de la médiation culturelle, fondée sur une volonté expresse d’accompagner les films qu’ils présentent aux spectateurs mais aussi, réciproquement, d’accompagner les spectateurs à qui les films sont présentés[14]. Comme dans toute mission de médiation culturelle, il s’agit de mettre en relation des participants avec une œuvre, à des fins d’abord et avant tout éducatives, pourrait-on dire[15].
Ainsi, par exemple, du Cinéma Moderne, à Montréal, tout à fait représentatif de cette tendance :
Le Cinéma Moderne, c’est votre cinéma de quartier au cœur du Mile-End à Montréal. Un lieu de diffusion unique, vibrant et chaleureux, à échelle humaine. Accessible et variée, la programmation en salle et en ligne invite à la découverte des œuvres les plus originales du cinéma québécois, canadien et international. Courts métrages et événements spéciaux seront également à l’honneur pour décloisonner le cinéma et créer la fête[16]!
Il s’agit, qui plus est, d’une salle de petite taille (54 places) et loin d’être mal équipée, avec « projecteur Barco Smart Laser 4K et […] système de son Dolby Atmos de 38 haut-parleurs[17] », comme on le précise bien. Enfin, reprenant une stratégie déjà expérimentée par plusieurs cinémas indépendants et même commerciaux, notamment aux États-Unis, afin d’insister sur le caractère à la fois convivial et distinctif du cinéma, un café-bar avec terrasse et menu raffiné est attenant à la salle, dans laquelle le public est par ailleurs libre d’y apporter les consommations achetées sur place.
Située elle aussi à Montréal, la Cinémathèque québécoise assume pour sa part pleinement le virage éditorial entrepris sous l’impulsion de son directeur Marcel Jean, entré en fonction en 2015. L’institution a ainsi adopté dans les dernières années différentes stratégies pour bonifier sa programmation – autant celle de la Cinémathèque elle-même, construite autour de cycles et de rétrospectives, que celle du Centre d’art et essai qui lui est maintenant rattaché et qui présente, à la façon du Cinéma Moderne et d’autres salles indépendantes, des films en cours de sortie. Comme l’expliquait Marcel Jean lors d’un entretien organisé dans le cadre de la conception de ce parcours, les séances tenues en présence de cinéastes sont souvent très prisées par le public, mais aussi, paradoxalement, celles qui jouent sur la concomitance d’une sortie via d’autres canaux et sur la couverture médiatique que cela induit. La Cinémathèque n’hésite ainsi plus à recourir à la stratégie de la sortie simultanée (ou day-and-date release), traditionnellement honnie par les exploitants de salles qui restent comme nous l’avons vu souvent attachés à la chronologie des médias.