La vivacité des salles? - Texte 1

On le voit, il y a depuis quelques années coexistence (pas du tout pacifique) entre les salles et les plateformes. Comme les plateformes ne mourront pas, le dernier carré des partisans de la salle devra, nous semble-t-il, faire un exercice de realpolitik impossible à esquiver : s’en accommoder, et trouver un ou des terrains d’entente. Pour le commun des mortels, pour les chroniqueurs, pour presque tout un chacun, l’existence de ce terminal de livraison alternatif qu’est la plateforme a été normalisée (certains pourront même pousser l’audace jusqu’à avancer que c’est maintenant la salle qui est en train de devenir le terminal de livraison alternatif…). La salle n’est plus le lieu sacré et unique du rite, disions-nous.

Mais ce qui paraît certain – contredisant en cela les plus pessimistes –, c’est que la mort annoncée des salles obscures n’a pas eu lieu et n’aura sans doute pas lieu. Les salles pourraient même retrouver une vitalité imprévue, celle d’un terminal de livraison – d’une fenêtre d’exclusivité – pouvant aller jusqu’à offrir, en supplément, une allure nouvelle de spectacle vivant. Si nous avions conclu, dans La fin du cinéma?, que le film était un spectacle ni enregistré ni vivant[1], nous nous proposons tout de même de prendre ici un certain recul et de poser une question que nous jugeons essentielle : qu’est-ce qui détermine la vitalité d’un spectacle, ou peut-être – si l’on nous permet une petite dérive sémantique – sa vivacité? La réponse à cette interrogation nous amène à examiner d’un peu plus près la variété de modalités d’accompagnement du « produit » film à laquelle les exploitants recourent depuis quelque temps déjà pour concurrencer les plateformes et singulariser l’expérience en salle. Des modalités d’accompagnement qui permettent de mieux envisager un avenir pour les salles.

Au cinéma, on ne regarde pas un film, on le vit

La période post-covid que nous connaissons a vu fleurir un grand nombre de campagnes destinées à stimuler ou à renouveler l’intérêt de se déplacer en salle pour « recevoir » un film dans d’excellentes conditions. Ce qui est souvent valorisé et décliné dans les slogans, c’est l’idée de vivre une expérience à la fois collective et sensorielle singulière. Ce concept de vitalité avancé précédemment concerne donc aussi les modalités d’une réception que l’on partage dans le hic et nunc d’une séance. On pourrait dire que c’est l’expérience live du spectateur, l’expérience vivante que lui procure la salle, qui est mise en avant ici. Il est toutefois entendu qu’il y a là un décalage avec un spectacle véritablement vivant : au théâtre comme à l’opéra, on coche pour ainsi dire les deux cases de l’émotion collective et de la performance « en direct » sur une scène. Cette deuxième exigence, la salle de cinéma traditionnelle peine précisément à y répondre[2]

Même si elle n’est pas nommée directement, l’» événementialisation[3] » de l’exploitation des films est en cours depuis au moins l’arrivée du hors-film dans les salles de cinéma (vers 2006-2007). Un opéra du Met, un spectacle de ballet, une pièce de théâtre, un match de boxe, ce sont tous des événements en soi, et qui acquièrent le statut d’événements cinématographiques dès lors qu’on les diffuse en salle de cinéma[4]. On constate donc que l’introduction de l’événementialisation dans le monde de l’exploitation des films ne doit rien à la concurrence des plateformes, puisque celles-ci ne commencent à proliférer qu’au tournant des années 2010, mais leur présence toujours plus pressante et oppressante pour les salles va donner un sérieux coup d’accélérateur à l’événementialisation, qui a connu une autre poussée fulgurante ces derniers temps en raison du fameux « coma covidien » des salles. Tant et si bien que, pour plusieurs intervenants de la routine de l’exploitation, l’événementialisation est devenue, de façon toute consciente, une bouée de sauvetage de l’exploitation in situ.

Aujourd’hui, c’est dans cette perspective d’accroissement de la vitalité performative du spectacle cinématographique que l’on peut situer les pratiques événementielles encadrant la projection d’un film en salle, qui peuvent prendre de nombreuses formes selon le type de circuit (commercial, culturel, communautaire…) dans lequel on se trouve. On pourra, par exemple, proposer des rencontres avec les acteurs ou les protagonistes d’un film donné, en prévoyant des animations, des débats thématiques; on pourra aussi associer le film à un concert ou une performance musicale et/ou chorégraphique, un « concept » qui, du reste, n’est pas très éloigné de la dynamique multi-expressive (et souvent multimédiatique) des scènes contemporaines d’opéra. Mais on ne s’arrêtera pas là : on pourra, à certaines occasions, tenter en salle une percée cérémonielle, en appuyant par exemple la sortie attendue d’un film par des traits de célébration d’obédience festive, le tout en misant sur la symbolique bien rodée du tapis rouge et des paillettes chère aux grands festivals. Notons d’ailleurs que, depuis qu’elles transmettent du hors-film, les salles de cinéma ont pris l’habitude du cérémoniel, dans un sens pas très éloigné du fameux concept de « télévision cérémonielle » proposé par Daniel Dayan et Elihu Katz à la fin du siècle dernier[5].

La plus-value de la salle

Le journal Le Monde, dans un article au titre alarmant, expliquait récemment que, face au fort peu coûteux visionnage à domicile, le cinéma en salle est en passe de devenir un luxe[6]. Il nous semble intéressant d’envisager que ce positionnement de la salle comme lieu assumé de fréquentation de niche est peut-être justement pour elle une solution d’avenir. C’est d’ailleurs ce que certaines chaînes de salles ont déjà compris[7]. Comme elle se confond lexicalement avec le cinéma, la salle peut revêtir une dimension fétichiste liée à la vigueur rhétorique de la synecdoque, devenant la partie, le morceau qui permet de rêver à un tout idéalisé, voire inaccessible. Ce fétichisme constitue en fait l’un des moteurs de la cinéphilie. N’existe-t-il pas en effet quelque chose de luxueux – dans le sens de « dépense (jouissivement) improductive » qu’aurait donné à ce terme un Georges Bataille[8] – au sein de la cinéphilie? Plus prosaïquement, on peut aussi comprendre le luxe que représenterait la salle comme une manière de « supplément de programme » de la « marchandise » cinéma; une forme de plus-value portant moins sur la valeur d’usage que sur la valeur d’échange, pour réactualiser une terminologie marxienne bien connue. Une telle plus-value pourrait alors rejoindre l’idée de distinction, au sens bourdieusien du mot[9]. Si le fait d’aller au cinéma était voici quelques décennies une distraction populaire, il deviendrait alors par ces temps de crise une forme de distinction, ce qui constituerait une rupture paradoxale et… révolutionnaire d’avec l’» origine foraine et plébéienne[10] » du spectacle cinématographique.

Avatar 2, messie des salles?

Dans le souci de conférer de la vitalité et de la vivacité aux salles de cinéma, il ne faudrait pas commettre l’erreur de négliger la puissance attractionnelle des « contenus » eux-mêmes et de l’éventuel effet novelty entourant la sortie d’un certain type de films – sortie qui, dans le cas des blockbusters par exemple, peut être fortement (et lourdement) médiatisée. Ainsi en est-il des films qui offrent une des dernières sensations du moment : la technologie ICE (pour Immersive Cinema Experience), qui promet au spectateur de lui faire éprouver un sentiment d’« hyper-immersivité », comme nous suggérons de désigner le phénomène. Des films comme Elvis, Spider-Man : Sans retour, Avatar 2 : La voie de l’eau, Top Gun : Maverick et même Astérix & Obélix : L’Empire du Milieu ont pu profiter de cette invention récente, dont on fait la promotion en disant qu’elle vise à « transforme[r] l'expérience cinématographique en un moment d'immersion sans précédent, grâce aux effets lumineux subtils diffusés sur les panneaux latéraux révolutionnaires et à l’éclairage généré par des projecteurs dédiés[11] ».

Il s’agit ainsi, pour la frange la plus « blockbuster » des exploitants de salles, de réussir à convaincre sa clientèle que les dernières méga-productions possèdent, lorsque projetées dans l’espace public des salles de cinéma et dans des conditions optimales, un indubitable rayonnement immersif[12] que l’on ne peut pas réunir dans l’espace privé de nos chaumières, même avec un home cinema performant.

Devant une telle offre, il y a toutes les chances que les spectateurs soient au rendez-vous. Cela dit, tout film qui est projeté dans une salle dotée de la technologie ICE doit aussi pouvoir être exploité dans les autres types de salle. Le succès de la sortie d’Avatar 2, à l’orée de 2023, concrétise bien le fait que les salles ont encore un potentiel de vivacité lié à l’attractivité du contenu filmique lui-même, sans que l’on mise nécessairement sur les tout derniers « gadgets technos ». Les bandes-annonces du film de Cameron sont assez éloquentes à cet égard, restant en général assez discrètes (bien que pas muettes) sur les éléments autres que ce que le film a à raconter – son aspect narrationnel – et ce qu’il a à montrer – son aspect attractionnel.

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