Montage: pellicule - Texte 3
A MOVIE (Bruce Conner, 1958)
Bruce Conner est une figure pionnière du cinéma de réemploi et un artiste multidisciplinaire reconnu notamment pour ses sculptures, ses installations et ses photographies. Il complète son premier film en 1958, A MOVIE, un tournant dans l’histoire du found footage par son inventivité, son humour et le regard cinglant qu’il porte sur la civilisation des images. La fortune critique et l’influence attestée de ce film confirment son importance dans l’histoire du réemploi. Sur la musique d’Ottorino Respighi, Pini di Roma, A MOVIE est composé d’amorces, de décomptes, de courts extraits de vues d’actualités, de films ethnographiques, de westerns, de nudies, de films sportifs, d’images d’essais nucléaires, de monuments et de catastrophes, tout un florilège d’images qui constitue le degré zéro de la culture visuelle de l’époque où fut réalisé le film (même si peu de films sont reconnaissables et qu’on n’y trouve aucune vedette, ce sont des images qui font partie de lieux communs visuels ou de ce qu’une critique a appelé les « archives de la culture »[6]). Composé en grande partie de films issus du catalogue de Castle Films, des bobines de 100 pieds de pellicule 16 mm facilement disponibles sur le marché amateur (et qu’affectionnaient également Joseph Cornell et Ken Jacobs), A MOVIE arrache et détourne ces images de leur contexte original, créant des couplages ironiques ou grinçants. Le film fut réalisé de façon autodidacte et artisanale, comme l’explique Conner :
Puisqu’il y avait un film que je désirais voir, et que je voyais qu’il ne se faisait pas, j’ai décidé que ce serait mon boulot de le réaliser. Et à l’époque on ne pouvait pas apprendre à l’école comment faire un film. Je ne pouvais pas suivre un cours. Je devais inventer ma façon de faire des films. La seule chose que je pouvais apprendre à faire était de coller deux bouts de films ensemble. A MOVIE fut réalisé avec la forme de montage la plus primitive qui soit. Tu fais juste coller les bouts. Je n’avais pas de copie de travail, de synchroniseur, de moviola, de lecteur de son. Je n’avais aucun de ces outils techniques que tout étudiant débutant en cinéma possède aujourd’hui. Je n’avais même jamais entendu parler de la plupart de ces outils techniques[7].
Le film a ainsi été monté presque sans appareils ni outils traditionnels de montage, si ce n’est une colleuse Griswold empruntée à Larry Jordan[8]. À la différence du montage volontairement heurté de Rose Hobart, où les collures sont souvent visibles à l’image, les coupes de A MOVIE sont étonnamment lisses, malgré la grande disparité des sources. L’œuvre renoue ainsi avec le principe parataxique de monstration/juxtaposition des attractions, tout en prenant acte de la logique télévisuelle contemporaine du film, qui peut créer, en passant d’un poste à l’autre, des téléscopages brutaux entre des images de catastrophes et de variétés, par exemple. L’aspect le plus inventif de A MOVIE est sans doute d’avoir donné, en 1958, à l’aide d’une colleuse et des bouts de pellicule trouvés, une image lucide et impitoyable de la société du spectacle qui était sur le point d’émerger.
