Le banc-titre - Texte 2

Le système, intégrant la caméra d’animation et permettant de l’actionner à partir d’une manivelle ou, plus tard, d’un interrupteur relié à un moteur électrique, témoigne, dans son principe même, de ce souci de stabilité technique qui lui incombe. La caméra est située à une distance précise des dessins, permettant de cadrer l’intégralité de leur contenu, ce qui est par ailleurs permis par la fixation des dessins à la table à l’aide d’une plaque de verre attachée à des gonds, que l’on peut rabattre toujours avec précision sur les illustrations, assurant la stabilité de la prise de vue[1]. C’est particulièrement à partir de la démocratisation de l’usage du cellulo que cette méthode se voit utilisée, permettant de fixer à la fois l’arrière-plan et la feuille transparente contenant le personnage pour obtenir l’illusion d’une seule et même image. On le voit, l’intérêt de combiner ici ces composantes est d’assurer une stabilité du dessin à la prise de vue, les faisant se succéder avec précision les uns les autres, imitant dès lors – en le décomposant – le défilement photogrammatique d’une caméra traditionnelle.

Observé de la sorte, il serait assez séduisant de voir dans le dispositif du banc-titre une forme de mise au jour du fonctionnement interne d’une caméra, la plaque sur laquelle les dessins sont fixés jouant le rôle de fenêtre laissant passer la lumière avant que l’obturateur ne fasse son œuvre. L’obturation, ici, n’est plus seulement cette phase intermédiaire, mécanique et invisible, permettant à la pellicule de défiler devant l’objectif sans que ce déplacement ne soit perceptible pour le spectateur; c’est une phase arrêtée, consciente, durant laquelle une opération humaine se déroule. Dans les deux cas, ce moment conditionne en effet l’animation des images : la phase de noir de l’obturation constitue le moment où le cerveau fait le lien entre deux images légèrement différentes l’une de l’autre pour reconstituer un mouvement illusionniste; la phase de changement de dessin permet la même chose, conditionnant dès lors l’effet phi à venir. Mais au-delà de cet écho entre deux processus techniques tendant à suggérer que « tout cinéma est cinéma d’animation[2] », il faudrait se départir de cette appréhension théorique et avant tout spectatorielle pour comprendre que le banc-titre, bien plus qu’un système permettant une « mise en photogramme » des dessins réalisés en amont, constitue là encore une invention avant tout purement pratique, découlant d’un ensemble de contraintes techniques qu’il convient de recontextualiser.

Outre le problème lié au fonctionnement de la caméra d’animation, la photographie de chaque dessin en vue de produire l’illusion de mouvement a, dès le départ, posé question aux pionniers de l’animation. Lorsque James Stuart Blackton tourne le film Humorous Phases of Funny Faces en 1906, il réalise ses dessins à la craie sur un tableau noir et, en vertu du positionnement vertical de ce tableau, il peut aisément placer sa caméra en face du support pour enregistrer chaque évolution de son dessin qu’il trace au fur et à mesure. Les choses se compliquent lorsqu’Émile Cohl, en France, réalise ses premières expériences d’animation de dessins en choisissant de travailler sur des feuilles de papier. Pour photographier ses dessins, Cohl utilise en effet un dispositif de son invention, qui prendra plus tard, aux États-Unis, le nom de retracing method (réalisation des dessins par transparence).

Cohl conçoit une boîte constituée d’un cadre en bois et d’un couvercle en verre dépoli, à l’intérieur de laquelle il place une source lumineuse. Celle-ci éclaire par derrière le dessin que l’on place contre la vitre, permettant ainsi de le photographier. Or, le problème de cette méthode reposait principalement sur la difficulté à faire tenir le dessin à la verticale, puisqu’il fallait, pour chaque image, fixer le papier à l’aide d’une deuxième plaque de verre, ce qui demandait beaucoup de temps. Rapidement, Cohl opte pour un autre dispositif, plaçant la boîte rétroéclairée à la verticale, en posant simplement le dessin sur la plaque de verre, à l’horizontale. La caméra est alors placée au-dessus, l’objectif dirigé vers le bas, aboutissant à la disposition verticale qui prend le nom de « banc-titre ». On voit dès lors dans quelle mesure, et ce déjà chez Cohl qui n’avait pas pour ambition d’industrialiser sa production, le principe du banc-titre consiste avant tout à faciliter les manipulations pour optimiser le processus de photographie.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/76609s/2059

Date de modification de la fiche

2020-12-15
2022-10-12

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