Habitat Diorama, en/un film - Texte 1
La tradition du diorama (notamment zoologique, géographique, ethnographique et anthropologique) est une forme importante des stratégies de vulgarisation des sciences dans les musées, dès le tournant du XXe siècle. Carl Akeley, le naturaliste et inventeur de la caméra du même nom, est en effet la figure de référence dans l’histoire du habitat diorama, ou diorama d’habitat, cette étrange mise en scène spectaculaire et pédagogique, contenant du vrai et du faux, du prélevé en nature et du fabriqué en atelier, de l’embaumé et du synthétique, le tout posé frontalement derrière une vitrine, dans un hall de musée. Le mot diorama est présent aussi dans une autre invention, d’un autre « bricoleur monomaniaque » – pour reprendre un adjectif cher à André Bazin au sujet des inventions techniques –, Louis Daguerre. Le trajet qui mène, dans les conceptions de Daguerre, du diorama au daguerréotype peut être pensé de manière similaire à celui qui, chez Akeley, mène de l’habitat diorama aux images en mouvement capturées par la caméra Akeley. Ces projets partagent, avec l’enregistrement mécanique d’images que leurs inventeurs mettront au point, un terrain d’échange. La mise en scène muséale de la nature et les films que la caméra Akeley tournera mettent en exergue une même interprétation du monde, tout comme les toiles du système illusionniste de Daguerre en partagent une commune avec la capture photochimique de la lumière qui suivra dans la daguerréotypie : transporter l’expérience de la nature et la re-présenter, une même mission impossible.
Le diorama d’habitat du projet d’Akeley est un dispositif muséal souhaité pour faire voir au travers d’une vitrine et susciter des émotions dans l’espoir qu’elles deviennent du care envers une nature déjà en péril à l’aube du XXe siècle. Il fait montre d’instants, aussi figés que rêvés, d’un lieu sauvage hors du temps. C’est un montage qui échafaude un espace autre, un milieu qui fourmillait d’êtres mouvants, et qui se trouve maintenant mis en scène dans un trompe-l’œil saisissant par sa profondeur de champ. On y a encapsulé cette nature que le naturaliste connaît depuis ses voyages; elle y siège désormais à l’intention de spectateurs urbains. Or les termes dans lesquels est ici présenté le habitat diorama brouillent volontairement les pistes en se confondant avec ceux qui pourraient être employés pour parler de plans de cinéma ramenés des voyages d’exploration. Lorsque Akeley commence à concevoir et à réaliser des dioramas d’habitat en 1889 à Milwaukee pour le Natural History Museum, puis entre 1896 et 1909 à Chicago pour le Field Museum, et plus tard, dès 1909, à New York pour l'American Museum of Natural History (AMNH), le cinéma n’est pas encore, puis n’est pas apte à suivre sur le terrain. L’exhibition naturaliste spectaculaire, en mini-mondes[1], a en quelque sorte le cinéma comme référence rêvée, et la caméra Akeley permettra d’en concrétiser la vision.
