Rencontres entre musique électronique et orchestre au cinéma - Texte 7

La ligne de violons est isolée du reste dans le spectre harmonique (mesures 10 à 15 de « Humanity Part I »), ce qui peut évoquer l’isolement des humains, aussi bien spatial que psychologique (chacun est seul face à la chose, ne pouvant avoir confiance en personne). Cette idée de flou est également présente dans le rythme, notamment l’aspect rubato de « Humanity Part I », à travers des ralentis et des accélérés, ou bien des changements de carrures. Cette instabilité est aussi caractérisée par le retour des cordes graves sur la tonique (fa) systématiquement avant une nouvelle intervention des bois, et non pas simultanément. De plus, les lignes de violons semblent aussi indépendantes et autonomes rythmiquement, car elles sont isolées dans l’aigu. Enfin, chaque partie de bois jouant le thème change de note à un moment différent des deux autres.

Le même procédé est utilisé pour les deux lignes thématiques de « Humanity Part II », la partie inférieure changeant toujours de note un temps après la partie supérieure. De plus, le déplacement du thème se décalant d’une mesure lors de sa reprise modifie le rapport avec les appuis rythmiques de la basse. Le rythme brève-longue de la ligne de basse électrique fait penser à la pulsation d’un cœur humain, à l’image de la chose qui tente de reproduire un corps humain, tandis que l’intervention de la seconde basse évoque une tentative d’imitation de la première, sans arriver à reproduire le même schéma rythmique à l’identique.

Enfin, on peut voir dans la répétition inhérente à cette musique à grande échelle une préfiguration de l’histoire et de la conclusion cyclique du film. Ces deux morceaux présentent de perpétuelles microtransformations — que ce soient des décalages rythmiques ou des glissements mélodiques —, mais aussi une pensée musicale horizontale, à travers aussi bien une écriture contrapuntique (que l’on constate aussi dans d’autres passages orchestraux du film) que la répétition de cellules mélodiques ou rythmiques. Les composantes musicales ainsi que leur placement dans le film leur donnent un fort impact psychologique, se concentrant sur les sentiments et affects des protagonistes, et leur réception par le spectateur. On pourrait synthétiser la démarche de ce film par la question : « Comment décrire l’indicible[12]? » C’est probablement sa musique qui nous en dévoile le plus.

Jusque-là, l’orchestre utilisé dans les musiques de film reprenait généralement la formation postromantique, et c’est avec Hans Zimmer que la musique de film va vivre une profonde mutation, notamment à travers l’intégration de l’électronique dans l’orchestre symphonique. On peut expliquer ces choix par son apprentissage autodidacte de la musique et son passé de claviériste du groupe de synthpop The Buggles. Ses premières musiques pour le cinéma sont très marquées par l’électronique, mais dès White Fang (Randal Kleiser, 1991, musique co-composée avec Basil Poledouris[13]), l’orchestre symphonique est soutenu par des arpèges ou des boucles rythmiques électroniques, mais aussi doublé par des synthétiseurs, créant une couleur inédite qui deviendra une de ses signatures. On note aussi la disparition progressive des bois au sein de l’orchestre dans certains films, un exemple notable étant Pirates of the Caribbean: The Curse of the Black Pearl (Gore Verbinski, 2003, musique co-composée avec Klaus Badelt[14]).

La musique du film Inception (Christopher Nolan, 2010) sème la confusion entre musique de fosse[15] et sound design. Le rugissement grave caractéristique du film, appelé depuis le « Inception sound[16] », est d’ailleurs devenu un marqueur musical incontournable dans les superproductions et les bandes-annonces. L’origine de ce son est sujette à débat, partagé entre enregistrement de cuivres et d’un piano, et ralentissement extrême de la chanson « Non, je ne regrette rien » d’Édith Piaf. Le film repose sur des rêves imbriqués les uns dans les autres, et cette chanson agit comme un réveil, afin de prévenir les personnages qu’ils s’apprêtent à sortir du sommeil.

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Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

fr

Format

text/html

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© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

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Identifiant

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Date de modification de la fiche

2020-12-15
2022-10-18

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