Ben-Hur et l’histoire technologique du montage analogique - Texte 5

Cependant, avec l’adoption de ce nouveau format d’écran, le film ne peut plus être monté directement sur les systèmes existants qui étaient conçus pour des pellicules de 35 mm ou inférieures à 35 mm. Il faut donc convertir la pellicule de 65 mm en 35 mm pour qu’elle puisse être chargée sur la moviola, réduction qui empêche de visionner l’intégralité de l’image destinée à être projetée sur les écrans larges. Ce « détail » technique explique sans doute certains des ratages esthétiques que l’on observe dans les films de cette période, comme le Ben-Hur de Wyler.

Les nouveaux systèmes horizontaux qui se profilent à l’époque offrent d’autres possibilités, mais l’accueil qu’ils reçoivent est encore timide. D’ailleurs, ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, en 1969, que sort le tout premier film américain entièrement monté avec un système horizontal : Les gens de la pluie (The Rain People) de Francis Ford Coppola. Toutefois, plusieurs avaient bien reconnu, avant cela, l’intérêt des systèmes horizontaux. Par exemple, Dana Polan fait remarquer qu’ils « offrent plusieurs avantages » dont le gain de temps (le processus devenant plus rapide) et un écran de visionnement nettement plus large que celui de la moviola, ce qui permet à plus de gens de voir simultanément le film en construction et de relever une plus grande quantité de détails visuels durant la production. Par ailleurs, ce système peut accueillir plusieurs bobines en même temps « de sorte que les opérateurs peuvent passer de l’une à l’autre et vérifier différentes versions, nouveauté annonciatrice du montage non linéaire caractéristique de l’ère numérique[6] ».

Cela dit, Polan note aussi que « les innovations techniques spécifiques aux équipements de montage ont joué un rôle assez secondaire dans l’évolution des pratiques de montage dans le cinéma d’après-guerre[7] », soit entre 1945 et 1967. D’après lui, « les chefs monteurs ont tendance à être plutôt conservateurs au plan technologique[8] » : alors que les progrès techniques sont bien réels, beaucoup continuent à utiliser des équipements plus anciens ou bien acceptent de se servir des nouveaux, mais selon une approche traditionnelle. Travailler ou renouveler les aspects formels et esthétiques du montage ne semble donc susciter que peu d’intérêt. La principale innovation vraiment bien accueillie est celle qui offre des options de remplacement aux « méthodes traditionnelles de l’assemblage matériel des plans[9] », car la colle obligeait à rayer l’émulsion de la pellicule, ce qui entrainait une dégradation d’une partie de l’image. La solution préférée consiste donc à faire les raccords avec du ruban adhésif[10].

Comme avec l’implantation des systèmes horizontaux, ces changements ne sont acceptés qu’à partir du moment où les professionnels ont la conviction qu’ils ne compromettent pas leurs habitudes de travail ou bien qu’ils résoudront des problèmes récurrents. Mais rien de tout cela n’a un impact significatif ou directement observable sur les styles de montage. Par exemple, Kevin Brownlow soutient que, pour nombre de critiques, le Ben-Hur de 1925 est bien supérieur à celui de 1959, notamment en raison de l’inventivité du premier dans la scène de la course de chars. Dans la version de Wyler, cette scène n’a ni la même vivacité ni le même panache, en partie à cause des défauts liés à la conversion de la pellicule 65 mm en 35 mm, conversion nécessaire pour monter, sur la moviola, le film destiné à être projeté sur des écrans larges.

Entre 1925 et 1959, on n’observe donc aucun changement majeur, du moins dans le cinéma grand public de style hollywoodien. Le Ben-Hur de Wyler est surtout dépendant du format de l’écran large qui, bien que plus spectaculaire, impose comme on l’a vu une contrainte technique supplémentaire lors du montage, laquelle crée des défauts esthétiques sur le produit fini. Alors que l’adaptation de 1925 plonge le spectateur dans l’action en raison de la richesse du montage qui créait une perspective dynamique aussi spectaculaire qu’inédite dans l’histoire du cinéma, celle de 1959 crée une immersion beaucoup plus superficielle, tenant pour l’essentiel aux dimensions de l’écran, ce qui n’a sans doute pas incité le réalisateur ou le monteur à produire un agencement de plans aussi complexe, voire plus complexe que celui de la version antérieure.

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Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

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Date de modification de la fiche

2022-04-25
2022-11-28

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