Renouvellement des éléments par la perception spectatorielle - Texte 2
Un point essentiel se dégage de ce constat : la perception du temps et du rythme par le spectateur ne passe pas tant par la densité des événements que par leur renouvellement et la qualité de celui-ci. Les deux exemples suivants montreront comment, par effet de contraste entre un temps lisse et un temps extrêmement strié, il est possible de générer un renouvellement quasi permanent dans une séquence lente. Tous les mécanismes cérébraux de traitement de l’information perçue (réflexions, doutes, interpolations) sont des moteurs de ce renouvellement.
Le temps prend ainsi l’aspect d’une création continue de nouveauté, autrement dit « un flux créateur permanent composé d’instants sans cesse nouveaux et uniques, mais toujours solidaires entre eux[2] » : « Pour que notre conscience coïncidât avec quelque chose de son principe, il faudrait qu’elle se détachât du tout fait et s’attachât au se faisant[3]. »
À titre illustratif, l’ouverture sur un plan fixe de six minutes de Kagemusha (影 武 者, Akira Kurosawa, 1980) est intéressante[4]. Là où l’Occidental percevra d’abord l’extrême sobriété visuelle et sonore (pas de musique ni de textures bruitistes), un Japonais percevra certainement en premier lieu la théâtralisation d’une scène centrée autour d’un dialogue animé, parfois houleux et, par essence, musicalisé. La corporalité est ici contenue, suggérée par le phrasé. Les longues plages de silence et d’immobilisme seront perçues comme pleines, vécues intensément pour ce qu’elles sont, et non comme l’attente passive d’un prochain événement. Elles dessinent en creux le relief de tout ce qui vient troubler son écoulement : la moindre réplique s’apparentera à une butte, le moindre pli des vêtements à des forêts traversées par le vent. Le simple lever puis le départ du roi à la fin de la scène prendront alors un relief sidérant, semblable à une montagne apparaissant sous nos yeux après avoir parcouru champs et collines. Le premier voyage initiatique, exposant à la fois les enjeux et le caractère esthétique de la narration, s’achève au bout de ce qui semblera n’avoir duré que quelques minutes. Le spectateur aura ralenti son horloge interne pour épouser celle que le film lui projette : un temps long strié avec intensité.
