La relation au corps dans les appareils de prise de vues - Texte 1
Le succès des appareils développés par la société Aaton est dû tout autant à leur ergonomie qu’à leur performance. Confronté aux difficultés de la réalisation d’un film au début des années soixante, Beauviala découvre l’absence de maniabilité des appareils de prise de vue, et le peu de fiabilité de la connexion filaire qui relie la caméra à l’enregistreur sonore. Il décide de travailler à l’amélioration de la portabilité des caméras et à l’invention d’une connexion sans fil grâce à un système à quartz.
Il s’inscrit alors dans une histoire du cinéma qui ambitionne de filmer à hauteur d’homme, hors des studios, en mêlant cinéma de fiction et techniques documentaires : la Nouvelle Vague, bien sûr, inspirée par le néoréalisme italien, mais aussi le cinéma direct tout droit venu des techniques de la télévision[1]. Jean-Pierre Beauviala a compris que les ingénieurs doivent répondre à la demande des créateurs, et sa proximité avec les cinéastes et les techniciens du cinéma jouera un rôle important dans la réussite de l’entreprise : les caméras étaient pensées pour – et en partie par – les utilisateurs.
Le chat sur l’épaule
Mise en avant dans les brochures publicitaires, la forme dite de « chat sur l’épaule » des caméras Aaton 16 mm, S16 mm et 35 mm reste sensiblement la même de 1974 à 2013 – à quelques exceptions près. Reprise dans de nombreux documents, cette expression est souvent utilisée par les utilisateurs eux-mêmes. Elle illustre une particularité de ces appareils : un creux formé entre le corps de la caméra et le magasin permet une adaptation à l’épaule de l’opérateur, qui peut facilement maintenir l’appareil en équilibre, le poids étant pris en charge sans l’aide des bras. La caméra fait ainsi corps avec l’utilisateur, qui n’a alors qu’à guider le regard de la caméra avec son épaule. La silhouette basse des caméras Aaton assure en outre une vue dégagée, ce qui permet au regard de se libérer et à l’opérateur d’être plus attentif et donc plus réactif à ce qui se passe autour de lui. Cette attention au monde extérieur, qui répond aux exigences du cinéma direct, est un des enjeux du travail des ingénieurs chez Aaton.
