Usages - Texte 7
Rose Lowder, dont la pratique est intimement liée au maniement de sa caméra Bolex[2], s’est inspirée du fonctionnement de la caméra pour réaliser Roulement, rouerie, aubage (1978), en considérant qu’il y a deux réalités, celles que l’on filme, et la réalité de la caméra. Ce dialogue avec l’appareil ouvre la possibilité de rentrer dans un autre espace temporel, utilisant les caractéristiques mécaniques de pliages de l’espace et du temps pour glisser du figuratif vers un monde plus abstrait[3]. Pour ce film, la cinéaste a utilisé une Bolex H16 RX mécanique mais pour de nombreux autres, tournés images par images, à raison de 1440 par film, elle se sert d’une caméra électrique, la Bolex EL et d'un « Remote Control Unit/Timer » qui permet de contrôler la prise de vue avant et arrière, en comptant très précisément les images. La petite Bolex acquiert alors certaines caractéristiques d’une tireuse optique, un outil que l’on trouve habituellement dans les laboratoires, mais que la cinéaste peut emmener dans les champs. Pour le film Voiliers et coquelicots (2001), Rose Lowder filme deux photogrammes de coquelicots en mai, à l’époque de cette floraison, puis laisse le photogramme suivant non exposé, ce qui lui permet de filmer en juillet les voiliers qui sortent du port de Marseille, et ce, alternativement… Entre les fleurs et les bateaux, le travail de tissage est fait dans la caméra : il n’y a pas de montage. Nos cellules rétiniennes, comme le fonctionnement de la caméra, sont stimulées de manière intermittente. Rose Lowder utilise cette compréhension de l’outil comme de la vision humaine pour créer un effet perceptif. Les photogrammes se succèdent sur la pellicule, il n’y a aucune surimpression mais les images se chevauchent à l’écran et, pour le sectateur, « la série de voiliers glisse sur l’écran dans les champs de coquelicots[4] ». Dans sa série des Bouquets (1994-1995), Lowder saisit, image par image, des fleurs et des paysages à des moments différents ou en changeant de point de vue. Le montage est entièrement effectué dans la caméra dans un geste qui compose un « bouquet d’images » à partir de cette collecte de photogrammes. Au moment de la projection, le film fait apparaître un entremêlement de fleurs et de mauvaises herbes, de floraison et de feuillaison, dans un éclatement du temps et de l’espace.
