Caméras à l’écran, miroir de la pratique cinématographique - Texte 1
Au sein de l’appareillage diversifié du cinéma, la caméra peut être considérée comme la machine première. D’abord, pour ce qui est de la chronologie, c’est l’appareil qui inaugure la pratique cinématographique et qui pourvoit aux images de chaque film. Ensuite, occupant cette fonction originelle, il se voit recouvert en vertu de son importance historique d’une aura symbolique, allant de son rôle primordial dans l’acte de création cinématographique à son effigie métaphorique en tant que machine de vision. Pour ces raisons, faire figurer une caméra dans un film implique une démarche de représentation mettant en jeu, d’une manière ou d’une autre, une réflexion sur le médium lui-même et sur notre position de spectateur ou spectatrice.
Dans les premiers temps du cinéma, le dispositif participe encore à l’expérience des images et se voit souvent thématisé, voire figuré. Mais que se passe-t-il une fois que le cinéma narratif prend son essor? Kid Auto Races at Venice, Cal. (Henry Lehrman, 1914) constitue un exemple intéressant : jouant avec les attentes d’un public encore habitué aux films de foire, ce court-métrage montre Charlot qui parade au premier plan en posant, puis qui semble se diriger ouvertement vers le spectateur de l’autre côté de l’écran tandis que, derrière lui, se déroule une course de voiturettes pour enfants. Un homme vient alors l’expulser du cadre et, peu après, un plan plus ouvert montre un opérateur d’actualités tournant énergiquement la manivelle de ce qui semble être une caméra Pathé Professionnelle, devant laquelle Charlot s’obstine à s’installer. Le jeu entre le point de vue de l’appareil diégétique et la vision d’ensemble de la situation de tournage configure alors un passage à un autre niveau dans l’expérience spectatorielle, comme si on regardait d’abord la bande filmée par la caméra diégétique, puis le film de Lehrman lui-même, tourné par une caméra qu’on ne verra jamais.
