Introduction - Texte 1
Là où le dessin animé « traditionnel » rappelle, dans sa logique de mécanisation, le fonctionnement d’une caméra qu’il tend à imiter, aussi bien d’un point de vue esthétique que d’un point de vue technique, l’animation sur pellicule, pour sa part, propose à l’animateur de se passer entièrement de l’artefact mécanique que constitue la caméra, dans la phase de réalisation des films du moins. L’enjeu est bien sûr idéologique, la caméra représentant métonymiquement l’industrie cinématographique dans son ensemble, mais il est aussi économique, puisqu’il implique que n’importe quel artiste peut réaliser un film d’animation sans cet appareil potentiellement coûteux. Les animateurs faisant usage de cette technique travaillent en effet à même la pellicule, gravant ou peignant photogramme par photogramme les éléments constituant l’image et le mouvement destinés à apparaître au moment de la projection. Comme a pu l’écrire Pierre Hébert, représentant important de la technique,
tout est déjà dans l’idée de départ, absolument saugrenue d’un point de vue technologique. En effet, la pellicule n’est pas une surface prévue pour dessiner, mais, au contraire, un objet technique hautement spécialisé qui occupe une place très précise dans la chaîne techno-industrielle du cinéma. L’idée de s’en servir pour dessiner, qu’ont d’abord eue Len Lye et Norman McLaren, détourne complètement la logique technologique. Ceci a des conséquences à toutes les étapes du processus technique, faisant de la gravure sur pellicule une sorte de double, ironique et déviant, de la vraie technique.[1]
Sans appareil de prise de vue, plus de « vue », justement, plus de logique de représentation perspectiviste, telle qu’héritée du Quattrocento, et inhérente au dispositif d’enregistrement de la caméra, ce que le dessin animé industriel reproduit de son côté de manière artificielle. Ici, bien plus que le contenu des images, ce qui prime, c’est ce qui se passe entre chaque image, et qui renvoie à la définition de l’animation donnée par celui qui est peut-être le principal représentant de cette technique, Norman McLaren :
L'animation n'est pas l'art des images qui bougent mais l'art des mouvements dessinés. Ce qu'il y a entre les images a beaucoup plus d'importance que ce que l'on voit sur l'image. L'animation est par conséquent l'art de se servir des interstrices invisibles entre les images[2].
