La transition numérique

La société Aaton a été fondée en 1971, à un moment où le paradigme argentique dominait largement le processus de création cinématographique. Toutefois, dès les origines de l’entreprise, Jean-Pierre Beauviala s’est montré très concerné par les apports de l’électronique et de la vidéo. D’une certaine manière, toutes les caméras Aaton analogiques peuvent être considérées comme des appareils hybrides qui doivent finalement autant à la mécanique et à l’argentique qu’aux apports de l’électronique.

Les appareils Aaton n’ont jamais été entièrement argentiques et mécaniques, mais ont toujours été inscrits au sein d’un processus de transition qui se déploie constamment. Concevoir des appareils de prise de vues, c’est s’adapter à la transformation permanente de l’environnement technologique qui ne se réalise pas en une série de ruptures clairement identifiées, mais bien au sein d’un processus complexe s’exerçant sur un temps long. Le passage au numérique vient opérer à la fois une accélération et une radicalisation de ce processus technologique.

Au tournant des années 2000, l’ensemble de la chaîne de fabrication et de diffusion des films amorce une rapide transition des technologies analogiques — argentique et vidéo — vers le numérique. L’entreprise Aaton ne souhaite pas pour autant abandonner la conception d’appareils de prise de vues sur pellicule. En effet, pour Beauviala, l’image produite par les capteurs numériques est qualitativement très en deçà de l’argentique[1]. Contrairement à l’image vidéo et à l’électronique, qui ont toujours intéressé Aaton, l’image numérique n’est pas considérée — à cette époque — à la hauteur.

L’idée de Jean-Pierre Beauviala est alors de développer une caméra qui viendrait concilier la nécessaire adaptation aux mutations de l’environnement technologique avec son désir de rester fidèle au support physique traditionnel du cinéma et d’assurer une continuité. Aaton recherche un autre moyen de négocier le tournant numérique que de substituer simplement une technologie à une autre. Beauviala ne veut pas abandonner l’argentique, tout en ne pouvant pas se permettre commercialement d’ignorer les profonds changements en cours. Il tentera alors de concevoir un appareil hybride, qui permettrait aux opérateurs de tourner sur pellicule tout en offrant la possibilité d’un tournage en numérique. Ainsi, l’utilisateur aurait le choix, avec une même caméra, d’opter pour la technologie qui conviendrait le mieux selon les situations. Cette hybridité devait résider dans la conception de magasins numériques, contenant le support de stockage et le capteur, compatibles avec le corps de la caméra. Ainsi, l’utilisateur pourrait facilement alterner entre tournages sur pellicule, en insérant un magasin 35 mm standard, et en numérique, en optant pour un dos numérique comprenant un magasin et un capteur[2].

L’objectif était de créer un appareil argentique et numérique, qui opérerait une transition tout en refusant de trancher entre les deux technologies. L’utilisateur n’est ainsi pas obligé de choisir définitivement lors de l’achat et se réserve la possibilité d’alterner à sa guise entre les supports. L’idée de Beauviala est donc de réunir les deux technologies au sein d’une même caméra, de procéder finalement de manière additive, par la réunion des procédés techniques. Repartant du travail effectué pour le modèle Aaton 35-III, la société grenobloise concevra la caméra Pénélope. Cet appareil, mis sur le marché en 2008, n’existera toutefois commercialement que comme caméra 35 mm. Les magasins numériques dotés de leur propre capteur et insérables directement dans le corps de l’appareil ne seront jamais conçus tels quels. Ce projet d’une caméra hybride prendra la forme concrète d’un nouveau prototype, distinct de la Pénélope 35 mm commercialisée, malgré le fait que ces deux appareils aient beaucoup en commun. Cette Pénélope hybride n’atteindra jamais le stade de la fabrication pour le marché.

En effet, début 2012, l’entreprise Aaton annonce l’abandon de la Pénélope hybride au profit du développement d’un nouveau modèle de caméra, uniquement numérique cette fois-ci : la Pénélope Delta. Si ce prototype, présenté au public en septembre 2012, reprend à nouveau la forme de la Pénélope 35 mm, la manière d’envisager l’hybridité entre la pellicule et le numérique change radicalement. Plutôt que de refuser de trancher entre les deux comme jusqu’alors, l’idée derrière le projet de la Pénélope Delta est de proposer une image numérique qui retrouverait certaines des caractéristiques de l’argentique considérées par Beauviala comme perdues dans le passage d’un paradigme technologique à l’autre. L’hybridation s’effectuerait alors au sein de l’image, qui serait à considérer entre les deux technologies, dans leur synthèse plutôt que leur addition.

Concrètement, pour réaliser cette fusion des technologies, Aaton a conçu un capteur numérique qui se décale aléatoirement entre chaque capture de photogramme sur une distance équivalente à un demi-pixel[3]. Le but est d’opérer une simulation de la prise de vues argentique, où la disposition des grains d’argent sur chaque surface exposée n’est jamais la même. Réintroduire de l’aléatoire au moment de la capture de l’image est pour Beauviala un moyen de redonner une certaine chaleur à l’image, qui serait selon lui perdue à cause de la fixité des capteurs numériques[4]. Cette Pénélope Delta ne sera jamais commercialisée, les frais de recherche et de développement du prototype provoquant la faillite puis le rachat de la société. Ces trois caméras, dont deux n’ont pas dépassé le stade de prototypes, seront les derniers appareils de prise de vues conçus par la société Aaton.

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Date de modification de la fiche

2020-12-15

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