Zeiss et l’industrialisation de la vision (1886-1900) - Texte 2

La manufacture des objectifs

Si Zeiss chercha toujours à mettre ses activités au service de l’avancement de la science et du savoir, son but ultime n’était pas de produire de meilleurs objectifs. Comme le suggère Cahan, en abandonnant le mode essai-erreur pour favoriser plutôt des prédictions scientifiques sur la lumière et les systèmes d’objectifs, Abbe et Zeiss créèrent un mode de production industrielle qui visait moins à « produire des objectifs plus performants qu’à contrôler la chaîne de production, en s’assurant que les instructions fournies, lesquelles découlaient des théories et calculs d’Abbe, étaient suivies à la lettre[2] ».

Contrairement à ce qu’on pourrait croire quand on pense de façon très générale aux transformations industrielles ayant marqué les secteurs agricole et manufacturier, l’industrialisation de l’optique reposait, certes, sur le recours intensif à des machines, mais aussi sur le capital humain. Selon Cahan,

ce qui caractérise la compagnie Zeiss, voire son essence même, était cette volonté de créer une culture d’entreprise dans laquelle des techniciens spécialisés et des chercheurs ayant un esprit scientifique œuvraient ensemble dans un intérêt commun[3].

Le travail et la formation des employés participaient donc à ce processus d’industrialisation et, en même temps, la manufacture des objectifs était sans doute le secteur où l’instauration d’une forme de taylorisme (conduisant à l’accroissement des échelles de production) fut la plus manifeste.

Si l’histoire de l’optique et de son industrialisation est dominée par des noms et des visages masculins, la présence des femmes chez Zeiss ne saurait être négligée. Dans les brochures commerciales de la compagnie, celles-ci apparaissaient souvent comme testeuses ou comme un gage de qualité, l’entreprise cherchant de toute évidence à créer une image positive alliant la sensibilité féminine et la rigueur scientifique. Par ailleurs, les employées de Zeiss bénéficiaient d’avantages sociaux (tels que des vacances et des horaires aménagés) qui s’inscrivaient dans une politique sociale définie comme progressiste. Zeiss considérait que « les apprentis, les jeunes travailleurs et les femmes ne devaient jamais être employés comme main-d’œuvre bon marché » et que les femmes ne devaient être recrutées que pour accomplir des tâches où elles étaient plus compétentes que les hommes[4]. Cependant, comme le fait remarquer Eva Chen, cette politique ne contribua pas toujours à promouvoir la position des femmes sur le marché du travail. Selon elle, au fil du temps, sous couvert d’efficacité, de telles oppositions et ce discours à teneur paternaliste eurent aussi souvent pour effet de renforcer des inégalités de genre[5].

L’industrialisation de la production de verres optiques chez Zeiss encouragea celle d’une optique de précision dans d’autres nations comme la France, l’Angleterre et les États-Unis. Cette industrialisation procédait d’une croyance à la fois dans le progrès scientifique et dans un modèle typiquement allemand d’orientation sociale. En instaurant des pratiques scientifiques dans un secteur jusque-là artisanal, Zeiss amorça un mode de production en série qui allait propulser la distribution internationale des objectifs et, avec elle, les valeurs et les propriétés associées à ces instruments.

Si Zeiss s’était lancé en affaires en construisant des microscopes, la compagnie parvint ainsi à diversifier ses activités de façon à développer une vaste gamme de produits et d’instruments d’optique. À mesure qu’elle prit de l’expansion, le désir de créer « une vaste industrie indépendante de la demande fluctuante pour des classes précises d’instruments » incita la compagnie à inaugurer en 1890 un département dédié à la fabrication des objectifs photographiques[6]. Ce département, qui avait une vocation plus commerciale et grand public que d’autres départements de Zeiss, en vint à représenter une partie importante de ses activités. En 1895-1896, « les objectifs photographiques comptaient pour un quart de la valeur totale des instruments fabriqués par la compagnie[7] ».

L’Anastigmat

L’objectif qui a sans doute fait la renommée de Zeiss et qui découle de l’invention d’un nouveau type de verre est l’Anastigmat. Il s’agit d’un objectif standard utilisé en photographie et au cinéma. Dans les années 1920, Karl Brown, un des rédacteurs du American Cinematographer, consacra à l’Anastigmat le tiers d’un dossier en cinq parties sur les objectifs modernes. Son texte mettait en relief le caractère révolutionnaire de ce produit. Selon lui, « dans toute l’histoire de la science, aucune invention humaine, pas même l’avion ou la radio, n’égalait celle de l’anastigmat[8] ».

« Anastigmat » est la marque de commerce donnée à l’objectif lancé par Zeiss en 1890. C’est à Paul Rudolph, physicien travaillant sur les calculs de télescopes et de microscopes et assistant d’Abbe depuis 1886, que l’on doit la conception de l’Anastigmat, lequel avait pour particularité de garantir la netteté de l’image non seulement au centre, mais aussi sur les contours lorsque l’objectif utilisé était grand ouvert.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Daigle, Allain

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/51644d/4403

Date de modification de la fiche

2022-06-22
2022-09-09

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