Création/expérimentation - Texte 1
Arts performatifs et cinéma expérimental se croisent dans l’utilisation de caméras portables, miniatures ou amateurs, notamment en ce qui a trait aux caméras 16 mm prisées pendant un temps par Jonas Mekas et ses contemporains, mais aussi aux caméras vidéo qu’ont adoptées les artistes des années 1970 et 1980. On remarque également, en revisitant ces pratiques du point de vue des usages contemporains des caméras d’action, que ces domaines touchent aussi déjà à des préoccupations qu’on rencontre notamment dans le contexte des images de soi, et plus largement de la production amateur. Plus particulièrement, l’utilisation de caméras d’action telle la GoPro participe d’un souci – voire d’une obsession – pour la documentation exacerbée des expériences de la vie courante, une pratique qui va en augmentant depuis plusieurs années. Or, les pratiques vidéo expérimentales allaient déjà en ce sens, comme le laisse entendre Rosalind Krauss dans son étude de l’œuvre Centers de Vito Acconci (1971), où la caméra sert à documenter le geste de l’artiste qui pointe du doigt le centre du cadre pendant l’entièreté de l’enregistrement[1].
Adjungierte Dislokationen
Adjungierte Dislokationen de Valie Export (1973) fait partie d’une série d’exemples où l’on a fixé l’appareil de prise de vues au torse du filmeur afin de produire des relations corps-espace inhabituelles[2]. Dans cette œuvre, le corps devient une interface invisible entre deux visions de l’espace, alors qu’Export porte sur elle une paire de caméras Super 8 placées de part et d’autre de son corps (sur son torse et son dos). Indissociables du corps depuis lequel elles sont prises, les images d’Adjungierte Dislokationen exposent néanmoins l’invisibilité du corps qui n’existe que dans l’interstice entre les deux images. Du moins, ce serait le cas si l’installation de cette œuvre ne juxtaposait pas aux écrans des caméras 1 et 2 un troisième écran présentant une séquence 16 mm qui vient documenter les gestes du corps à l’origine des effets qu’on perçoit sur les moniteurs 1 et 2. Or, cette image externe vient précisément accentuer l’absence du corps, qu’on remarque par ailleurs au sein des images produites par ce même corps appareillé d’une caméra d’action.
