Introduction : un cinéma en crise - Texte 1

Quand vous lirez ce parcours, il est bien possible qu’il soit déjà caduc. Par ces gros temps que nous traversons actuellement, marqués par l’instabilité géopolitique, la fragilité de notre société « post-covid » et la présence toujours plus forte du numérique, il semble en effet difficile de trouver ses marques. Dans ce contexte globalement perturbé, le petit monde du septième art n’en finit pas d’être bouleversé par des mouvements aussi profonds que divers, faisant l’objet de remises en question souvent radicales, notamment dans le secteur de l’exploitation des films en salle, qui sera l’objet de notre attention ici.

Pour s’en faire une idée partielle, il suffit de jeter un œil au grand chassé-croisé des statistiques le concernant – et au florilège d’interprétations que celles-ci suscitent. Si ces statistiques sont souvent vues comme témoignant d’une perte de vitesse par rapport à l’avant-covid, on note des variations importantes d’un mois à l’autre, faisant alterner le balancier affectif entre espoir et déprime, surtout parmi ceux qui se soucient de l’avenir des salles. Et il en va de même pour ce que d’aucuns considèrent encore comme la sœur ennemie de la salle de cinéma : la plateforme de diffusion en ligne. Dans cet univers-là aussi, que d’instabilité : les chiffres du streaming évoquent les montagnes russes tant les écarts sont élevés et fréquents.

Au regard de cette nouvelle – et peut-être atypique? – période d’incertitude et d’inconstance que traverse le cinéma, au lieu de poser une question alarmiste (du genre, air connu : le cinéma est-il en train de vivre ses dernières heures?), nous reprenons ici la position que nous défendions dans notre ouvrage La fin du cinéma? Nous persistons donc dans l’idée qu’il est plus productif de décrypter le sens ainsi que les effets des crises que ce moyen d’expression institutionnalisé traverse, et de se pencher sur l’imaginaire qui accompagne ces moments récurrents de tensions existentielles. Cette volonté de contredire la mort toujours annoncée du cinéma en lui préférant une lecture en termes de crise et de résilience[1] constitue le fil rouge de notre réflexion, et demeure l’un des objets principaux du présent parcours.

Le cinéma comme phénomène interlope et composite

Il convient d’insister : la crise que traverse le cinéma aujourd’hui et qui accompagne la transition numérique n’est pas la première de son histoire. Loin d’adopter une conception essentialiste du cinéma, nous mettons plutôt en avant la nécessaire et irréductible polyvalence de cet art, son incontournable adaptabilité aux conditions inhérentes au contexte des développements technologiques qui le mettent constamment en demeure de se redéfinir. C’est cette même idée, celle de l’hybridité constitutive du septième art, que Laurent Creton a développée, de manière inventive nous paraît-il, dans la conclusion du livre sur les salles de cinéma qu’il a codirigé avec Kira Kitsopanidou[2]. Cet auteur nous invite à considérer le cinéma comme un phénomène « interlope » au sens étymologique du terme, qui signifie « courir entre deux parties et recueillir l’avantage que l’une devrait prendre sur l’autre ».

Sous un titre proche du nôtre : Le cinéma est mort, vive le cinéma!, Antoine De Baecque aborde lui aussi cette plasticité d’un cinéma immergé dans l’écosystème numérique. Relativisant comme nous le mot « révolution » et ses attendus connotatifs, il adopte la posture d’un Milad Doueihi et privilégie le terme de « conversion[3] », « puisque la mimesis entre les films d’autrefois et ceux d’aujourd’hui est inscrite dans la technologie numérique elle-même, comme inhérente et consubstantielle à un procédé qui tient de l’encodage davantage que d’une mutation qui créerait une rupture[4] ». Si De Baecque établit un faisceau de liens (parfois d’obédience psychanalytique) entre la mort au cinéma et la mort du cinéma, il insiste tout comme nous sur la notion de crise et sur sa dynamique paradoxalement revitalisante, comme si le spectre de la mort annoncée agissait à la manière d’un puissant viatique… Un peu comme si c’était l’occasion d’une réincarnation évolutive.

Critiquant la tendance de plusieurs observateurs à prendre en considération de manière démesurée ce que les deux auteurs du présent parcours ont nommé « l’effet RIP (requiescat in pace) », Dudley Andrew aborde de son côté les mutations du cinéma à l’ère numérique en faisant remarquer qu’elles se sont accompagnées d’un « decline of the intense study of films[5] ». L’excès d’attention portée à la crise du cinéma et à ses problèmes de survie nous aurait en effet empêchés de garder les films eux-mêmes au premier rang de nos préoccupations, de continuer à les étudier en long et en large et, ce faisant, à célébrer la valeur esthétique et culturelle du cinéma. Ce que souhaite avant tout Andrew, c’est que, en cette ère de nouveaux médias, ni la disparition des projecteurs mécaniques, ni le spectre d’une fin annoncée du cinéma ne suscitent « the death of that haunting experience of mortality that this art has knowingly, and charmingly, carried within it all along. »

On le voit, la posture que nous adoptons ici, et qui est du reste partagée par nombre de chercheurs, met en avant la force de résilience d’un art dont le rapport à la mort constitue en réalité l’une de ses dimensions essentielles. Face à cette énième « mort » du cinéma, il importe aussi, et surtout, de tenir compte du « secteur » que nous mettons sous la loupe de notre inspection – car le cinéma n’est pas unitaire; il est un phénomène essentiellement composite. Il est multisectoriel, et chacun de ses secteurs, les uns par rapport aux autres, a vécu et continue à vivre de manière indépendante son rapport au numérique et son rapport aux impératifs que l’avènement de celui-ci lui a imposés. C'est en ce sens davantage un « multivers » qu’un univers.

Les cinéphiles gardent-ils foi en la salle?

La période de mutations technologiques et de bouleversements identitaires que vit (que subit) actuellement le cinéma ne risquerait donc pas de mettre à mort le cinéma lui-même. Ce qui est malmené cependant, ce sont chacune des « routines » du cinéma : celle de la production des films, celle de leur distribution, celle de leur exploitation ou de leur diffusion, et celle de leur « consommation ». Cette dernière routine constitue ni plus ni moins une forme de rite : celui de la fameuse projection en salle, une routine ayant fait face à de nombreux assauts en raison de la vitalité et du renforcement des plateformes de diffusion en continu au cours de la dernière décennie. C’est ce qui a permis à ce qu’on pourrait appeler le cinéma de salon de concurrencer vigoureusement le cinéma de salle. Le développement du cinéma de salon a par la suite bénéficié d’un véritable coup du destin grâce à cette autre crise qu’a connue le cinéma de salle à compter du mois de mars 2020, au moment de la généralisation de la pandémie de covid. Les cinéphiles ont alors été longuement interdits de séjour en salles obscures, les infrastructures économiques de leur exploitation se sont retrouvées au bord du gouffre, et la concurrence a pris les devants.

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