Une brève histoire du scénario et de la scénarisation - Texte 4
Dans les années 1930, l’arrivée du son et du parlant ébranle ce standard, et chaque studio développe alors son propre modèle. Mais les dialogues sont souvent intégrés dans ce continuity script (à la place des intertitres)[6].
Au milieu des années 1950, avec l’effondrement du studio system et la décentralisation de la production, un autre type de document préparatoire voit le jour, le master scene script, qui deviendra la forme dominante du scénario, soit un document essentiellement textuel, qui présente la structure générale du récit dans son découpage en scènes intitulées et numérotées (une scène étant définie par une unité d’action, de temps et de lieu); qui décrit rapidement le décor, les personnages, les actions et les expressions dans les didascalies; et qui rapporte les paroles échangées dans les dialogues. Pour en augmenter la lisibilité et aussi sans doute pour mieux distinguer la scénarisation de la réalisation, le master scene script présente très peu d’indications de réalisation et de montage. Les informations esthétiques et techniques, comme l’angle de vue, les valeurs de plans, les mouvements de caméra et les transitions, sont désormais réservées à d’autres documents de production, comme le shooting script, le storyboard[7] ou le overhead diagram.
Cette distinction entre la scénarisation et la réalisation, entre le scénario et les autres documents de prévisualisation, peut nourrir deux conceptions diamétralement opposées de la place relative de la scénarisation et du scénario dans la production. Dans un cas, la scénarisation est considérée comme le moment essentiel dans la conception du film et la réalisation comme une simple exécution. Le scénario devient alors le document maître, le plan directeur du film. Dans l’autre cas, la réalisation est considérée comme une activité aussi décisive que la scénarisation dans la conception et la fabrication du film (la mise en scène et la mise en images sont aussi une « écriture », comme le montage d’ailleurs). L’importance du scénario est alors relativisée — il concerne surtout l’histoire et les dialogues —, alors que les autres documents de prévisualisation prouvent peu à peu leur pertinence[8].
La tension entre ces deux conceptions du scénario et de la scénarisation est périodiquement ravivée, notamment quand se pose la question de savoir qui, du scénariste ou du réalisateur, est le véritable auteur de l’œuvre. Au cinéma, le réalisateur du film est désormais privilégié (au moins depuis la « politique des auteurs »), mais à la télévision, le scénariste est encore considéré comme le principal auteur de la télésérie (comme si l’histoire, les personnages et les dialogues avaient plus d’importance que la mise en scène et la mise en images).
Il est important de noter que cette conception de la scénarisation et du scénario, qui s’est imposée ainsi progressivement aux États-Unis et partout dans le monde aujourd’hui au point de devenir hégémonique, ne va pas de soi. Il existe évidemment d’autres pratiques du cinéma — et de la scénarisation — au-delà du film de fiction industriel, notamment du côté du cinéma indépendant, du documentaire et du cinéma dit « expérimental », où l’on peut écrire et réécrire des scènes pendant le tournage puis pendant le montage, tourner et monter sans scénario, etc. Les révolutions numériques et l’apparition de nouvelles formes de médias, plus immersifs et interactifs, vont aussi transformer les manières de concevoir et de préparer le récit audiovisuel.
