Introduction : le cinéma dans le réseau sociotechnique - Texte 1
Un média est toujours un bric-à-brac, un assemblage de technologies, d’acteurs, d’actions et d’interactions, une sorte de « réseau sociotechnique », dont le centre est partout et la circonférence nulle part. De même, le cinéma est un assemblage très hétérogène de matériaux (lumière, nitrate, celluloïd), d’appareils (caméra et micro, bancs de montage et de mixage, projecteur et haut-parleurs), de dispositifs et de lieux (studio, salle obscure, grand écran), de milieux et de réseaux (de production, de distribution et de réception, avec des normes et des usages) et de qualités esthétiques (cadre et surface, noir et blanc et couleurs, mouvement, grain, scintillement, iconicité et indicialité, enregistrement et différé, durée, plans et montage, certaines formes et motifs, figures et intrigues, récits et genres, certaines expériences aussi, généralement passives, avec des effets et des affects). Aucun de ces éléments n’est exclusif au cinéma, aucun n’est essentiel.
Cet assemblage semble s’être stabilisé, dans certains lieux — les grands studios et les salles commerciales — et pour un temps — disons entre 1910 et 1990. Mais en fait, il se transforme constamment, au gré des circonstances. Certaines propriétés sont délaissées (comme le support argentique), d’autres sont conservées (comme bien des formes narratives), de nouvelles sont intégrées (comme le son surround). Le cinéma est comme le navire Argo, « dont les Argonautes remplaçaient peu à peu chaque pièce, en sorte qu’ils eurent pour finir un vaisseau entièrement nouveau[1] ». Mais il faut imaginer ici un vaisseau qui, pendant le voyage, change non seulement de matière, mais aussi de forme et de fonction, et qui n’a d’autre identité que le nom.
Le réseau, dans sa précarité et sa contingence, est particulièrement visible au moment de son institution, quand il est en train de s’établir, et dans les moments de crises, socioéconomiques (comme le krach de 1929 et la Seconde Guerre mondiale) ou technologiques (comme le parlant, la radio et la télévision), qui produisent des tensions ou des ruptures et exigent des ajustements ou des reconfigurations. Aujourd’hui, la condition historique du cinéma est plus visible que jamais, avec les révolutions numériques qui brouillent les frontières entre les images et les dispositifs.
C’est ainsi que la salle, qui n’est qu’une des nombreuses propriétés accidentelles du cinéma, est souvent aujourd’hui essentialisée[2]. Paradoxalement, elle est devenue l’origine du cinéma rétrospectivement, pour des raisons historiques. C’est surtout dans les années 1950 et 1960, contre la domesticité des images électroniques et, dans les années 1990 et 2000, contre la nomadicité des images numériques, que la salle, institutionnelle et sédentaire, s’est révélée être le cœur du réseau. Mais à focaliser l’attention sur ce nœud particulier, on perd de vue l’ensemble du réseau — et le champ des possibles sur le fond duquel il se constitue et se reconstitue sans cesse. À fétichiser ainsi la salle — ce dispositif singulier qui propose une image monumentale et collective dans un lieu consacré —, on néglige les autres dispositifs de consommation des images — notamment ceux qui présentent une image rapprochée, individuelle et délocalisée.
Ce parcours suit le fil de ces dispositifs rapprochés et individuels, qui sont ainsi intimement liés à l’histoire du cinéma, mais qui ont été négligés par l’historiographie, parce qu’ils se sont développés en dehors de la salle, en amont, en aval et dans les marges de l’histoire et du territoire officiels du cinéma, parce qu’ils semblaient n’en être que la préhistoire, la post-histoire ou la limite externe. Le parcours examine quelques nœuds, quelques moments exemplaires où, avec le développement de l’électronique et de l’informatique, le dispositif rapproché individuel est réactivé, mais sous une forme plus immersive encore et désormais interactive, avec une nouvelle extension polysensorielle (visuelle, sonore, haptique, olfactive, gustative) et motrice (qui sollicite la tête, la main et tout le corps).
