Le montage numérique : au-delà du montage - Texte 5
Toutefois, Dancyger tempère quelque peu son enthousiasme lorsqu’il entrevoit la difficulté pour une même personne de posséder les aptitudes nécessaires à la maitrise de tous ces supports. La création d’un environnement unique ne signifie donc pas que le cinéma cessera, ou devrait cesser d’être une entreprise collective et collaborative : « Le degré de consolidation est tel qu’il serait sans doute irréaliste de songer qu’un seul individu puisse tout gérer. Mais l’important c’est que la révolution numérique offre, en théorie du moins, cette possibilité[6]. »
Le cinéma restera vraisemblablement, et par nécessité, une entreprise collective, dont la nature pourrait toutefois devoir être repensée. L’existence d’un environnement commun permet aux professionnels d’intervenir et d’être investis à virtuellement toutes les étapes de la production, dans des sphères dont, par le passé, ils étaient exclus. Ainsi, à la division traditionnelle des tâches de la production cinématographique pourraient se substituer de nouveaux modes de collaboration.
À l’ère numérique, les exigences relatives au résultat et à la durée du processus sont aussi plus élevées. On s’attend à ce que le rythme de production soit plus rapide, en supposant que la même tâche peut être réalisée à moindre coût. Nombre de monteurs regrettent ainsi la disparition d’un environnement qui leur était propre, celui de la salle de montage où on comprenait que le processus nécessitait son propre rythme (qui demeurait relativement lent).
Malgré tout, on entend surtout parler des avantages découlant de collaborations plus faciles et plus étroites durant le processus de montage, où certains peuvent visionner et faire circuler des versions intermédiaires, tandis que d’autres travaillent sur des aspects connexes de la production. Ce qui reste, comme le souligne Dancyger, c’est le besoin d’être créatif dans les manières de combiner différentes technologies dans un seul environnement, « car un système de montage géré par un ordinateur, quel que soit son degré de sophistication, ne nous dira jamais où couper et pourquoi le faire à tel endroit plutôt qu’un autre[7] ».
Un présupposé courant au sujet de l’impact des technologies numériques sur la créativité est que « la nouvelle technologie va engendrer de nouveaux modes narratifs, de nouvelles formes d’interactivité, et une relation plus démocratique entre ceux qui racontent […] et le public[8] ». Dancyger, quant à lui, n’observe aucun changement significatif en ce sens, du moins dans le cinéma grand public. L’impact des technologies interactives est beaucoup plus net dans d’autres sphères, comme les jeux vidéo ou la distribution numérique d’œuvres existantes.
Assurément, la portée révolutionnaire de la nouvelle technologie n’égale pas les forces conservatrices dictant notre attachement à certaines conventions formelles qui nous sont familières. Car si le montage est aujourd’hui non linéaire, le récit demeure dans une large mesure linéaire. Aussi « cette technologie numérique restera bien souvent au service de récits linéaires, plutôt que de récits subvertissant ou modifiant les conventions[9] ». De plus, le récit non linéaire a toujours été possible à l’époque du montage linéaire; il n’y a donc pas de corrélation évidente et encore moins nécessaire entre une technologie donnée et le type d’histoire qu’elle permet de raconter au cinéma.
