Complémentarité des flux et superposition de plusieurs tempos : l’axe vertical - Texte 1
Les contrastes temporels et rythmiques évoqués précédemment s’établissaient sur un plan horizontal, celui du film dans sa durée. Qu’en est-il sur un plan vertical, celui des flux sonores et visuels les uns par rapport aux autres? En effet, musique, montage et bruitage (ainsi que bien d’autres paramètres comme les voix, les mouvements, etc.) peuvent se relayer dans une même énergie.
Dans une perspective tout à fait contraire aux exemples précédents, l’ensemble du film Uncut Gems (Joshua et Ben Safdie, 2018) cherche à produire différentes nuances de l’effet de saturation ou d’hyperdensité que nous évoquions auparavant par la complémentarité des flux. Il s’agit d’abord de l’imbrication des dialogues (tempo rapide, brouhaha de fond, voix forcées, superposition, etc.), puis des perspectives bouchées et resserrées des plans, du rythme de montage irrégulier et légèrement anticipé, et enfin de la musique de Daniel Lopatin. Cette progressivité permet au film de conserver un crescendo dramatique des plus efficaces pour mener à un dernier acte survolté dans un huis clos à l’atmosphère irrespirable. Le mixage millimétré des sonorités synthétiques (palette dynamique, équilibre des plages de fréquence) se révèle crucial pour conserver, dans sa plénitude, une certaine transparence. La musique se permettra de couvrir les voix lors de certains moments d’effervescence prononcés (lorsque les créanciers suspendent Howard Ratner à la fenêtre de son bureau, notamment). On alterne ainsi entre des scènes qui défilent avec une grande fluidité sous les yeux d’un spectateur qui ne sait plus à quoi accorder son attention (mais qui saura se repérer grâce à la musique d’une scène à l’autre) et des passages où le temps s’étire du fait de la tension et de la prégnance musicale. Le temps défile d’une tout autre manière lors de l’ouverture et de la conclusion du film, beaucoup plus oniriques, par le prisme esthétique du relief microscopique des cristaux.
