Traitement du signal et pratique du datamoshing - Texte 2

Monster Movie (Takeshi Murata, 2005)

Monster Movie réemploie des extraits de la comédie états-unienne Caveman (Carl Gottlieb, 1981) dans lesquels se meut un grand singe aux poils longs et à la figure inexpressive, tout droit venu de l’âge préhistorique. Les extraits sont sélectionnés de telle sorte que le monstre est toujours seul dans le cadre, surgissant de l’eau ou traversant sa caverne. L’absence d’interaction avec d’autres êtres le prive de certains de ses attributs dans la fiction — notamment, celui d’inspirer l’effroi —, si bien que, dans le film de Takeshi Murata, le monstre ne vaut et n’existe plus que pour lui-même. Ce qui compte, en l’occurrence, ce sont les mouvements maladroits de son corps disproportionné, accompagnés des ondulations de son pelage. Si ces deux éléments sont si marquants dans Monster Movie, c’est peut-être en raison du dialogue qui s’instaure entre les images de ce corps chancelant et une technique numérique particulière qui leur est appliquée : celle du bloom effect, qui est l’une des modifications de données vidéo permises par la pratique du datamoshing.

Le datamoshing, nous l’avons vu, consiste à corrompre les données codées d’une vidéo pour faire surgir, à partir de cette manipulation de l’encodage des flux numériques, des états et des rapports d’images non prévus par les techniques de compression dont usent les industries de l’image numérique. Si Monster Movie met en œuvre plusieurs types d’interventions au sein de ces données, il en est une qui se révèle particulièrement frappante par la régularité de ses occurrences. Alors que le monstre sort la tête de l’eau, son mouvement se voit indéfiniment repris et répété, emportant avec lui une masse visqueuse de pixels qui finissent par le rendre méconnaissable. Les couleurs deviennent particulièrement vives aussi, et se diffusent comme une goutte d’encre dans de l’eau. Ce sont là quelques-unes des manifestations ou des conséquences esthétiques du bloom effect, qui consiste à dupliquer une P-frame et ainsi à jouer sur les relations entre les macroblocs. Si la première image d’un plan numérique est nommée I-frame (ou image-clé), invariante tout au long du plan, les images suivantes sont les P-frames : enregistré et codé comme vecteur de mouvement, le déplacement d’un objet lors d’une séquence résulte de la synthèse d’une I-frame et des blocs « variants » de P-frames. Le bloom effect consiste à lire la vidéo à l’aide d’un logiciel qui la divise en ses frames, à supprimer l’I-frame d’un ou de plusieurs plan(s), puis à sélectionner une P-frame spécifique pour la dupliquer autant de fois qu’on le souhaite. Deux choses se produisent alors : les P-frames ne se réfèrent plus à une I-frame, mais à la première P-frame que le lecteur vidéo calculera en tant qu’image-clé; l’image-clé corrompue est toujours identique et s’applique donc perpétuellement à elle-même. La conséquence sur le plan visuel est qu’un même mouvement ne cesse de s’autoprolonger, d’où ces épaisses lignes de couleurs ondoyantes, qui sont en quelque sorte des vecteurs de mouvements matérialisés à l’écran, rendus visibles en même temps que les objets « réels ». La vivacité de ces lignes abstraites s’explique certainement par « l’information-couleur [qui] se dégrade chaque fois que la P-frame se répète, car chaque P-frame a exactement la même information de couleur que celle qui la précède. Quand la prédiction de mouvement est ajoutée, les couleurs sont simplifiées[5] », la prédiction de mouvement étant globalement le processus de différenciation par l’algorithme entre deux images pour repérer les déplacements d’éléments.

Revenons à Monster Movie. Coupé de toute interaction, le monstre tourne en rond. N’ayant plus qu’à supporter son propre mouvement, il retourne son action destructrice contre lui-même. Semblant rentrer en lui-même, c’est comme s’il retournait sa propre peau. Son apparence à présent moins apprêtée, il trouve dans les remous chaotiques de l’image un corps bien plus adapté à ses déambulations et à ses manières pataudes.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Presselin, Agathe

Contributeur

Winand, Annaëlle (responsable de parcours)

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/40699h/2284

Date de modification de la fiche

2020-11-25
2022-05-26

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