Altérations chimiques - Texte 2
Le cinéaste américain Phil Solomon est un spécialiste de ce genre de manipulation sur la pellicule, comme en témoignent plusieurs de ses films, tels que Twilight Psalm II: Walking Distance (1999) et American Falls (2013). Les recettes étant gardées secrètes, il est difficile de clairement identifier les différentes techniques utilisées par le cinéaste. Cependant, il apparaît évident qu’il utilise des recettes se rapprochant du mordançage, une vieille méthode photographique qui permet de rendre l’émulsion très malléable à l’aide de peroxyde d’hydrogène, de chlorure de cuivre, d’acide acétique et d’eau. Le geste cinématographique de Solomon donne l’impression que l’image est mouvante, se transformant constamment sous notre regard. Ainsi, il modifie le matériau filmique, lui donnant un aspect d’artefact, comme si le film sortait tout droit de l’âge de pierre. Il décrit justement son film Twilight Psalm II comme un objet retrouvé de l’époque de Méliès et de Griffith, un film fondu, bouilli, jaillissant tout droit de la lave du forgeron à l’ère médiévale. La figure de l’alchimiste se retrouve au cœur de son travail, transfigurant du matériau filmique décrépit en quelque chose d’une très grande beauté plastique. Ces images semblent gravées par l’aura d’une autre époque.
Cet exemple nous renvoie au cinéaste allemand Jürgen Reble, autre grand expert de la décomposition chimique. Son long métrage Instabile Materie (1995) déploie tout un éventail de techniques d’altérations chimiques et biologiques (cristaux de soude sur le film, teintures, mordançage, etc.), devenant une sorte de film-somme sur ce type de techniques. Reble nous fait voir les particules de la pellicule de façon quasi scientifique, à l’aide d’une cadence d’images ralenties à la tireuse optique. Le film donne l’impression de montrer les sels d’argent en action, de pénétrer au cœur de l’émulsion. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un cas de cinéma de réemploi (la seule source d’images semble être la pellicule comme matière seule), il s’agit certainement d’un film exemplaire quant à la question de l’altération chimique dans le cinéma expérimental.
Si Solomon et Reble sont des références en ce qui a trait aux gestes chimiques, le cinéaste canadien Steven Woloshen, dans son ouvrage Recipes for Reconstruction: The Cookbook for the Frugal Filmmaker[2], nous aide à mieux comprendre une importante technique d’altération biologique utilisée pour plusieurs films expérimentaux, soit celle d’enterrer la pellicule dans le sol ou de la faire pourrir. Woloshen détaille sa façon de faire, creusant un large trou dans la terre où il verse de l’eau et ajoute du sucre à glacer, lequel agit comme un agent destructeur pour la pellicule (accélérant ainsi un processus naturel). Pour faire pourrir le film, il place la pellicule dans un sac en plastique fermé avec de la levure, du sucre à glacer et un peu d’eau, la laissant au soleil durant près d’une année. Ces techniques affectent considérablement la pellicule, donnant un aspect terreux et de décomposition au film. Le nombre de jours, de semaines, voire de mois auxquels le film est exposé à ces conditions, changera son degré de dégradation. Par exemple, dans son film Self Portrait Post Mortem (2002)[3], Louise Bourque a enterré dans le sol quelques bandes 16 mm, issues de ses premiers films, qu’elle a déterrées cinq ans plus tard. Moisies, rongées par le temps, ces bandes de pellicule produisent « un véritable effet de cercueil, à travers lequel [le visage de la cinéaste], rendu fantomatique par la décomposition du film, perçait[4]. » Le cinéma de Louise Bourque témoigne de la portée poétique et émotionnelle d’une telle démarche.
En bref, les altérations chimiques et biologiques comportent plusieurs méthodes inusitées qui permettent de réinventer des films d’archives, mais aussi de questionner la nature même de l’image sur pellicule.
