Altérations mécaniques - Texte 2
Une autre technique utilisée par certains cinéastes expérimentaux consiste en un décollage de l’émulsion. En mettant en œuvre des techniques dites « sèches » ou « humides », l’artiste Cécile Fontaine, par exemple, a travaillé à partir de l’épaisseur des trois couches chromatiques de gélatine déposées sur le support, les décollant soit ensemble, soit séparément, pour les reporter ensuite sur une autre portion du film réemployé. Trempée dans une solution ammoniaquée, puis minutieusement raclée avec des couteaux de peintre, ou bien décollée avec du ruban adhésif, l’émulsion devient alors une matière physique qui peut être manipulée, déplacée, inversée… produisant des formes inédites de séparation chromatique.
Le second type d’intervention porte sur le support des copies films en tant que tel, généralement celluloïd, triacétate ou polyester. Il englobe plusieurs types de gestes, qui vont du poinçonnage au découpage/recollage. Dans Rodéo de Hervé Pichard et Mayumi Matsuo (2002), les images d’une copie 35 mm de Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979), dans lesquelles des danseuses miment un spectacle de rodéo, sont mécaniquement perforées, puis reportées sur une copie 16 mm, laissant la lumière du projecteur passer au travers du support, à l’instar d’une balle de revolver. Dans certains films de Frédérique Devaux, de David Matarasso ou encore de Paolo Gioli, des images d’origines diverses sont découpées en fragments de tailles diverses, puis réassemblées à l’aide de colle et de ruban adhésif, avant d’être refilmées à la tireuse optique.
Selon des modalités différentes, et à divers degrés, toutes ces pratiques mettent l’accent sur la matérialité du film et sur la capacité des artistes à contourner l’indicialité supposément attachée à l’acte d’enregistrement des images. Elles font ainsi droit à une conception du travail des images pensé comme composition/décomposition/réélaboration, dans laquelle le film n’est plus ce vers quoi il faut tendre, mais bien plutôt ce dont il faut partir. Ces pratiques d’altération mécanique permettent donc d’envisager les films réemployés, fondamentalement, comme un ensemble de matériaux désacralisés et ouverts à des champs d’intervention qui élargissent la palette des interventions plastiques bien au-delà du paradigme optico-chimique à partir duquel on envisage traditionnellement le cinéma.
