Interventions sur le support, altérations et détériorations
Introduction, par André Habib
Si la technique du montage, que celui-ci concerne un même film ou plusieurs sources, constitue un axe privilégié du cinéma de réemploi, une autre modalité consiste à intervenir directement sur la matière des images. Ces images peuvent subir une transformation mécanique ou photochimique, dans le cas de la pellicule, ou informatique, lorsqu’il s’agit d’intervenir sur le signal, la structure ou le code du fichier des images vidéographiques ou numériques. Ces altérations ont pour fonction, bien souvent, de rompre la référentialité, d’opacifier la matière de l’image en transformant l’enjeu de sa lisibilité. L’important n’est plus alors tant ce qui est représenté, mais la relation entre ce représenté et la modification qu’il a subie, la dialectique entre l’image et sa matière. Ce faisant, ce sont bien souvent les propriétés matérielles de l’image qui se manifestent par ces interventions : surface de la pellicule, composition photochimique de l’émulsion, structure des algorithmes de compression. Cette pratique de ciselure, de décomposition ou de déconstruction des images offre un puissant indice de la matière que le ou la cinéaste a sous la main. C’est alors précisément parce que la lecture ou le défilement de l’image est rompu ou heurté que la matérialité du support (pellicule, signal vidéo, pixels) se manifeste.
Ces trois modalités de l’intervention correspondent aussi à des gestes techniques précis. Les transformations mécaniques renvoient aux gestes de gratter, de rayer et de poncer, ou encore de décoller, de poinçonner, de découper/recoller; les transformations photochimiques consistent à enterrer, à fondre, à bouillir ou à décomposer; enfin, les interventions sur le signal (en particulier, dans le cas à l’étude, celui du datamoshing) amènent à corrompre (le fichier), à jouer (dans le code), à supprimer (des données), afin de générer des effets de glitch à chaque fois singuliers.
Comme en témoigne le parcours « Ruines, accident, glitch » de l’Encyclopédie, sans doute faut-il voir, dans l’essor des pratiques expérimentales (notamment de réemploi) qui valorisent l’accident, la destruction, le glitch, une configuration esthétique qui fait la synthèse entre une poétique des ruines modernes et les élans destructeurs propres aux avant-gardes qui transformeront — et cela est particulièrement apparent dans le cinéma lettriste — le geste de destruction (de l’art, du cinéma, du langage) en puissance poétique et politique. De la même manière, l’idée de détourner le « bon fonctionnement » d’un objet ou d’un média (instrument de musique, téléviseur, appareil photo, urinoir, images de cinéma, film populaire), de lui faire faire ce pour quoi il n’a pas été conçu, ou encore de valoriser ce que le bon usage condamne (rayures, poussières, brûlures, distorsions)[1], est profondément liée à l’histoire de la modernité artistique dont le cinéma expérimental et la vidéo ont hérité.
