Introduction - Texte 1
Pas plus d’une vingtaine d’années séparent l’invention du dispositif cinématographique à la fin du XIXe siècle de l’émergence d’une conception hégémonique du cinéma centrée sur le travail en studio. En permettant de maximiser le contrôle exercé sur les conditions dans lesquelles les récits cinématographiques sont produits, le studio sert la quête d’efficacité et de rentabilité des industriels du cinéma. Les pertes de temps, et donc d’argent, engendrées par les conditions météo inclémentes et les déplacements sont plus particulièrement réduites de façon draconienne.
Les avantages du studio ne sont toutefois pas que financiers. Sur le plan esthétique, les batteries d’éclairage des nouveaux studios obscurs construits dès la seconde moitié des années 1910 permettent de moduler les données transmises par le récit, de créer des ambiances envoûtantes et de bien mettre en valeur les stars se trouvant au cœur tant du système narratif que de la mise en marché des films.
Ce mode de production faisant office de norme dès la décennie 1910 repose bien entendu sur un vaste ensemble d’appareils, de dispositifs techniques et de savoir-faire. Des guildes et des associations professionnelles, dont l’American Society of Cinematographers (fondée en 1919 et toujours active), sont ainsi créées pour, d’une part, garantir certains standards et, d’autre part, favoriser les échanges entre les professionnels de l’image et, par conséquent, les innovations. Les champs d’opération et les titres de ces artisans sont par ailleurs souvent flottants. C’est que les métiers de l’image couvrent autant la manipulation de la caméra (cadrage, mouvements, choix de l’objectif, mise au point, etc.) que le contrôle de la lumière. Sur certains plateaux, le même individu a autorité sur ces deux champs d’activité d’une importance cruciale; sur d’autres, un cadreur (camera operator) et un directeur de la photographie (cinematographer) – tous deux entourés d’assistants – se partagent le travail.
Les émulsions, objectifs et dispositifs d’éclairage utilisés par ces artisans jouent également un rôle déterminant dans la signature du cinéma hollywoodien et de ses alternatives internationales. Un seul instrument se pose toutefois en synecdoque de ce système de production dans l’imaginaire du cinéma : la caméra 35 mm de studio. Cette situation n’est pas purement arbitraire, puisque la caméra est sans contredit le cœur du système, c’est-à-dire l’appareil captant sur la pellicule les images façonnées par les multiples expertises et dispositifs déployés lors du tournage.
C’est ainsi que, pour bien comprendre le fonctionnement et l’évolution des caméras 35 mm développées au fil des ans pour le tournage en studio, il importe de bien comprendre l’histoire des pellicules et des accessoires avec lesquelles elles furent utilisées. Une donnée fondamentale de cette histoire concerne par exemple l’absence d’émulsions permettant la production de négatifs de duplication de bonne qualité avant la fin de la décennie 1920. Cette situation fait en sorte que les effets optiques et les trucages doivent être produits dans la caméra au moment du tournage plutôt qu’à l’étape de la postproduction. Cela explique pourquoi les caméras des premières décennies du XXe siècle intégraient de nombreuses fonctionnalités permettant la production de surimpressions, d’effets de masques, de fondus et d’images composites, qui disparaîtront de celles qui les remplaceront à partir des années 1930.
L’importance suprême accordée à la stabilité et à la netteté de l’image dans le cinéma hégémonique impose par ailleurs un certain nombre de contraintes. Les caméras de studio sont ainsi lourdes et encombrantes – une tendance qui ira en s’accentuant avec l’arrivée du son, qui exige l’emploi de moteurs électriques et de caissons destinés à étouffer le bruit émis par l’appareil. Les possibilités ouvertes en parallèle par les autres caméras, plutôt conçues pour le reportage, le documentaire ou la pratique amateur, ne sauraient ainsi être véritablement appréciées sans une réelle compréhension des contraintes liées au cinéma de studio et à ses outils.