Les salles et leur dernier carré - Texte 3

Pour les puristes de l’ACID, il semble donc impossible d’isoler le message (le « contenu ») du canal de transmission (le « contenant »). Tous deux sont étroitement, intrinsèquement et « existentiellement » liés l’un à l’autre. Autrement dit, c’est la salle qui, lorsqu’elle sert d’écrin à un film, fait de celui-ci un film de cinéma, le passage d’un canal de diffusion à l’autre étant susceptible de changer radicalement le message. Vive donc, l’ambiguïté francophone du terme cinéma! D’une certaine façon, les cinéphiles radicaux de l’ACID prennent au pied de la lettre la célèbre formule de McLuhan « the medium is the message ». Si l’on modifie la manière de médiatiser, de « communiquer » un contenu-film, celui-ci change de nature, dès lors que tout contenu est inévitablement « travaillé » par le moyen d’expression qui le fait exister. Les propos de l’ACID trouvent du reste un écho, certes plus argumenté et plus nuancé, mais tout aussi critique, du côté d’un auteur tel que Romain Blondeau. Le titre seul d’un de ses ouvrages en dit long sur son positionnement : Netflix, l’aliénation en série[10].

La prise de position de l’association « cinéphilextrémiste » ravive d’ailleurs une autre de nos hypothèses développées dans La fin du cinéma? : celle du syndrome transversal d’indifférenciation digitale[11] découlant du flux en continu des médias et de leurs données, lequel produirait en effet une sorte de magma indifférencié. Une hypothèse qui traduit aussi, à coup sûr, une forme de ciné-centrisme plus ou moins assumé, selon lequel le cinéma ne mérite pas de se perdre dans le « grand tout médiatique » et doit garder sa part de « singularité différentielle[12] ». C’est ainsi bel et bien la salle qui garantit aux sympathisants de l’ACID cette singularité que Netflix et consorts tentent à leurs yeux d’anéantir, dans une écœurante banalisation rhéologique.

Et les choses sont encore plus complexes pour nos cinéastes de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion, qui défendent bec et ongles la salle à un point tel que ce haut lieu de la contemplation cinématographique ne saurait être considéré comme un simple écran secondaire pour un film produit par et pour une plateforme. Si des cinéastes se sont laissés aller à faire confiance à Netflix, ce qui en résulte, ce n’est plus du cinéma, mais juste un effet de vitrine : « présenter ces films en salle comme s'ils relevaient du cinéma, faire de la salle une simple vitrine, c'est avoir renoncé au cinéma lui-même comme forme d'art et espace de rencontres. C'est ne plus y croire[13] ». Il faudrait donc distinguer la salle comme authentique lieu de diffusion cinématographique et la salle prise en otage pour servir de vitrine. Un effet de vitrine artificiel incompatible avec la « foi » qu’on doit avoir dans le rituel cinéma (c'est ne plus y croire) et qui aurait corrompu les productions récentes d’un Martin Scorsese ou d’une Jane Campion par exemple.

Un constat partagé

C’est d’ailleurs un type de lecture qu’on trouve dans beaucoup des « manifestes » éditoriaux de la cinéphilie, ainsi des Cahiers du cinéma qui taxent le Power of the Dog de Campion de « film quelque peu dévitalisé par le rythme et l'esthétique Netflix[14] ».Voilà le « châtiment » : un film qui n’est pas destiné (ou principalement destiné) à passer en salle sur grand écran, un film dont la création a été rendue possible par le soutien d’une plateforme comme Netflix, se trouve forcément affecté dans son esthétique et son style. Tout se passe comme si, dans de tels cas, la salle ne pouvait rien sauver, malgré son statut de haut lieu du spectacle cinématographique, dès lors qu’elle se réduit à être une simple succursale des plateformes. Sans que cela ne suscite toujours l’adoption de positions aussi radicales que celles de l’ACID, l’actualité relève régulièrement des déclarations d’amour ou au moins de tendresse à l’égard des salles, parfois exprimées par des cinéastes qui reconnaissent par ailleurs aussi l’importance des plateformes, par exemple Steven Spielberg, Spike Lee, James Cameron, Alfonso Cuarón ou encore Bong Joon-ho.

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