Les salles et leur dernier carré - Texte 1

Comme nous l’évoquions en introduction, il y aurait ainsi un schisme, une dissociation identitaire entre film et cinéma, le film étant maintenant accessible dans bien d’autres lieux et de bien d’autres façons que grâce au cinéma, entendu comme site de projection institutionnellement dédié à la consommation filmique[1]. Pareille dissociation, qui fait en sorte que la salle de cinéma n’est plus le lieu privilégié du film, est l’un des plus puissants effets de la digitalisation. S’il s’agit là de l’aboutissement d’un processus en plusieurs étapes initié il y a déjà plusieurs dizaines d’années[2], les plus récents développements dans le multivers du cinéma ont finalement mené à une légitimation décomplexée du cinéma de salon, qui relègue le cinéma de salle au rang de simple option.

La salle, une plateforme parmi d’autres?

Le film The Power of the Dog (2021), de Jane Campion, est à cet égard un cas particulièrement révélateur. À l’instar des derniers Cuarón (Roma, 2018), Scorsese (The Irishman, 2019) et Fincher (Mank, 2020), ce film est exclusivement diffusé sur Netflix, exception faite de quelques projections complémentaires en salle. Les termes élogieux utilisés pour présenter un dossier sur le film et sur Campion dans la célèbre (et très cinéphile) revue Positif témoignent non seulement de l’engouement qu’a suscité le film à sa sortie, mais aussi du changement de paradigme que constitue le fait qu’un film d’une envergure proprement cinématographique soit diffusé sur une plateforme numérique : « The Power of the Dog, western époustouflant totalement pensé pour le grand écran, sera davantage vu dans les foyers sur la plateforme Netflix, producteur et distributeur du film[3] », que dans les salles de cinéma. Ces propos confirment que la dissociation entre film et cinéma a bel et bien été consommée : un film peut tout à fait être viscéralement conçu pour le grand écran, comme le soutient la réalisatrice[4], et se voir produit et distribué, pieds et poings liés, par une plateforme – en l’occurrence, Netflix. Si le film de Campion « remet en question la masculinité et la virilité traditionnelle[5] », il remet aussi fondamentalement en question, sur le plan institutionnel, la nécessité du cinéma en salle.

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