Le téléphone au cinéma: de la transmission vocale aux inventions audiovisuelles - Texte 4
La cabine téléphonique, objet-lieu désormais désuet, est également un instrument riche de possibilités pour la mise en scène, sa structure transparente offrant la possibilité de filmer le personnage dans un décor plus large tout en l’isolant. Déployant la configuration d’une célèbre séquence des Oiseaux (The Birds, 1962) d’Hitchcock, Phone Game (Joel Schumacher, 2002) en fait l’espace d’un huis clos en jouant avec la tension entre la protection qu’offre la vitre et la vulnérabilité du corps ainsi exposé, tout en sollicitant à nouveau le motif du harcèlement téléphonique ainsi que la fixité du dispositif, qui sera bientôt balayée par l’émergence du téléphone portable au début des années 2000. Il faudra alors trouver d’autres prétextes pour enfermer les personnages avec leur téléphone : en 2010, Rodrigo Cortes propose une solution radicale en cloîtrant dans un cercueil le protagoniste de Buried!
Le passage du téléphone au téléphone intelligent, rendant multifonctionnel cet outil autrefois destiné uniquement à la communication à distance par voie audio, a enrichi cette dernière de différentes formes de messagerie instantanée et de la possibilité d’associer à la voix d’une personne son visage filmé et transmis en direct, en plus d’habituer les usagers à l’utilisation d’interfaces et à la manipulation d’éléments graphiques. Dès lors, le téléphone est désormais un outil de captation et de consultation audiovisuelles vecteur de transformations formelles et d’invention narrative au cinéma. L’un des éléments les plus fréquents est l’apparition d’encadrés de messagerie ajoutés en postproduction sur l’image en prise de vue réelle, comme dans les séries Sherlock (Mark Gatiss et Steven Moffat, 2010-2017) ou Sex Education (Laurie Nunn, 2019-2023). La série espagnole Valeria (María López Castaño, 2020) place même au cœur de la narration les échanges d’un groupe de jeunes femmes par l’intermédiaire de l’application WhatsApp, utilisant notamment les messages vocaux de la protagoniste comme des micro-récits à la première personne, sortes de voix hors champ introspectives régulières.
De son côté, Keren Ben Rafael a exploré en 2019 le potentiel cinématographique des appels visiophoniques, qui deviendront avec la pandémie de COVID-19 en 2020 un moyen incontournable de communication personnelle et professionnelle. Tout son film À cœur battant se déroule ainsi à travers l’interface de Skype et met en scène les conversations de visiophonie entre Julie et Yuval, un couple forcé de poursuivre sa relation à distance par écrans interposés. La mise en scène joue avec les contraintes de cet échange médiatisé : la connexion instable accentue l’incommunicabilité, la relation physique devenue impossible est remplacée par un érotisme non tactile, la frustration de ne pouvoir voir au-delà du cadre de la webcaméra et de ne pouvoir agir sur le réel restitué « en direct » étant poussée à son paroxysme lors de la scène finale, où Yuval assiste, impuissant, au danger encouru par son bébé laissé seul dans la pièce, fenêtre ouverte.
