Le téléphone au cinéma: de la transmission vocale aux inventions audiovisuelles - Texte 1
De la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours, le téléphone a modifié en profondeur les moyens et les usages de la communication à distance. Mis au point en 1876, il connaît une série d’innovations, dont celle, en 1896, du cadran. Alors que son contemporain, le cinéma(tographe), est d’abord muet, le téléphone est aveugle, mais tous deux sont aujourd’hui des appareils audio-visuels. Que peut-on apprendre d’une relecture conjointe de leurs deux histoires parallèles? L’étude des systèmes d’écoute et d’enregistrement que les formes filmiques convoquent à travers l’usage du téléphone peut-elle éclairer l’analyse de ces dernières?
En 2013, Dork Zabunyan et Emmanuelle André ont nommé « photogénie du téléphone[1] » ce « rapport de proximité paradoxale » qu’engendre la communication audio à distance, supposant une « nouvelle articulation du visible » parce que, pour la première fois, « présence et visibilité ne coïncident plus[2] ». Cette articulation du temps et de l’espace semble alors particulièrement propice à des jeux de montage et de mise en scène, permettant aux spectateurs et spectatrices de voir et d’entendre deux personnages au téléphone qui, pour leur part, s’entendent sans se voir. Montage alterné et écrans partagés constituent alors des formes privilégiées de la « fiction du suspense téléphonique[3] ». Les cinéastes jouent avec l’effet ubiquitaire du téléphone, c’est-à-dire la sensation d’être à plusieurs endroits en même temps, pour intriguer le public ou le personnage à qui proviennent des bribes d’un lieu où ils ne se trouvent pas.
Alfred Hitchcock a plusieurs fois exploré les possibilités dramaturgiques du téléphone. Les deux versions de L’homme qui en savait trop (The Man Who Knew Too Much, 1934 et 1956) accordent ainsi une place importante aux scènes d’appels téléphoniques, tantôt en attribuant à l’audience le point de vue d’un personnage afin de jouer sur la frustration d’entendre une voix indistincte sans pouvoir identifier l’origine de l’appel, tantôt en montrant chaque interlocuteur ou interlocutrice, ainsi que celles et ceux qui écoutent les conversations. Dans Le crime était presque parfait (Dial M for Murder, 1954), le personnage interprété par Grace Kelly est même victime d’une tentative de meurtre orchestrée par son mari qui repose sur l’utilisation d’un téléphone filaire obligeant la victime à conserver une position statique. C’est donc l’outil d’un contrôle du corps, d’une possessivité liberticide dont le féminicide programmé est l’apogée.
