Absence et exacerbation de l’influence musicale sur la perception du temps - Texte 3

Dans la scène du premier escalier, la retranscription musicale d’une pression extérieure se fait ressentir. C’est l’influence du lieu et donc, directement ou indirectement, du « Mat » (arcarne sans numéro du tarot de Marseille, symbolisant un personnage solitaire en errance hors du monde). Il en résulte une musique omnisciente, plurielle et difficilement déchiffrable au premier abord. Cette texture formelle si perceptible qu’elle est pesante deviendra une pulsion intérieure : la jeune femme se sent irrémédiablement attirée par cet escalier qui pourtant la refuse (elle se retrouve téléportée de plus en plus loin). Des chœurs éthérés, symboliques des âmes perdues qui semblent l’accueillir dans le domaine du Mat, se détachent peu à peu des sonorités percussives dans une dynamique rythmique et un tempérament étrange. Le mouvement ascendant, couplé à l’illusion d’une accélération perpétuelle des reprises enchâssées dans un même geste obsessionnel, croît en intensité dynamique et semble infliger une très grande pression sur le personnage, poussé physiquement à l’acte plus que de raison. Le temps semble curieusement s’étirer lors des dernières secondes, lorsque la tension est la plus forte, alors que la musique semble pourtant toujours s’accélérer. Ce paradoxe musical résonne avec les nombreuses incursions surréalistes oniriques propres à l’histoire et au lieu (un cadavre en parfait état dans une voiture pourtant complètement calcinée, des téléportations arbitraires, des apparitions et disparitions soudaines, déclenchées par un changement plus psychique que physique, etc.) et induit le prochain événement. En effet, alors que la jeune femme se retrouve téléportée une troisième fois, plus loin encore, l’intensité musicale chute brusquement à un niveau sonore très faible, audible lointainement (comme s’il émanait toujours de l’escalier que l’on devine hors champ), avant d’être enfin liquidée. Cette chute s’assimile à une coupe par la violence du changement (d’un ff à un pp), à plus forte raison qu’elle se synchronise avec un changement de plan. Pendant quelques fractions de seconde, le spectateur doit alors interpréter la nature de ce changement à la manière de la protagoniste qui reste quelque temps immobile pour reprendre ses esprits. Il doit ainsi se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’un silence, le geste se poursuivant derrière des murmures nouvellement apparus. Alors que la marche impose de nouveau un tempo visible, le geste obsessionnel s’éloigne définitivement. Cette recherche de conscientisation du son par le spectateur produit l’étirement du temps perçu quelques secondes durant.

En conclusion, l’effet temporel de la musique lorsqu’elle revêt un rôle narratif prégnant se montre prépondérant par rapport aux autres flux en matière d’apports narratifs. La musique décuplera son incidence sur l’expérience du spectateur si elle apporte un élément narratif nouveau, sans optique d’affirmation ou d’infirmation d’un autre flux qui serait « prioritaire » (l’image ou les dialogues). Cette cristallisation du temps suspendra sa perception par le spectateur, par l’effort de transfert de l’attention d’un flux à un autre.

Cela se vérifie d’autant plus qu’elle est impliquée dans le récit au-delà du moyen dramaturgique, comme sujet et comme monde[7].

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Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2024

Langue

fr

Format

text/html

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© TECHNÈS, 2024. Certains droits réservés.

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Identifiant

ark:/17444/28049n/6325

Date de modification de la fiche

2024-07-24

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