Introduction
On peut se demander ce qui justifie, dans une encyclopédie des techniques cinématographiques, de consacrer une entrée à une marque d’appareils. Les machines produites sous le sigle Bolex par l’entreprise suisse Paillard, basée à Sainte-Croix (Vaud), constituent pourtant bien, selon nous, un ensemble cohérent et relativement spécifique, qui a sa place dans un tel contexte. Elles ont en effet d’abord leur histoire propre, qui les place dans un héritage local riche et complexe : celui de la mécanique de précision, de l’industrie horlogère et musicale. À partir de là, les ingénieurs qui ont travaillé sur ces appareils ont développé une conception singulière, qui en met en jeu tous les aspects – depuis la structure mécanique interne jusqu’à l’ergonomie. Isoler cette marque permet ainsi à la fois de dégager un corpus précis d’appareils, dont on pourra étudier la genèse et les évolutions à mesure des changements de modèles, ainsi que le rapport au contexte local aussi bien qu’à la production des concurrents.
Si Paillard a développé sous la marque Bolex tout un ensemble d’appareils – projecteurs, colleuses, etc. –, c’est une caméra en particulier qui fut l’emblème de la marque et est, encore aujourd’hui, l’un des appareils les plus célèbres de l’histoire du cinéma : la Bolex H16. Produite à partir du milieu des années 1930, elle connut plusieurs modifications et adaptations jusque dans les années 1970 et reste utilisée aujourd’hui dans divers contextes – pour l’apprentissage dans les écoles de cinéma, par les cinéastes expérimentaux, etc.
Le positionnement singulier de Paillard-Bolex permet en outre d’effectuer, par la compréhension des machines et des discours les encadrant, un retour sur certains concepts fondamentaux qui permettent de penser le cinéma et sa place dans la société et la culture. La firme vaudoise a en effet toujours clairement orienté ses appareils vers l’amateur exigeant. Mais qu’entend-on exactement par « caméra amateur »? Qu’est-ce que cela signifie techniquement, en quoi peut-on attacher à ce qualificatif un certain nombre de caractéristiques spécifiques? En retour, en quoi cela permet-il de comprendre ce qu’est un amateur en cinéma, comment a été imaginé l’utilisateur de la caméra? La question se pose d’autant plus vivement dans le cas de la H16 que l’appareil s’est toujours glorifié d’être utilisé par des professionnels – de cinéastes expérimentaux comme Jonas Mekas ou Maya Deren jusqu’à des réalisateurs de films institutionnels et de commande ou encore à Haroun Tazieff. Le Bolex Reporter, revue publiée par Paillard de 1950 jusqu’en 1975, comporte par exemple une série de trois « Professional Issues » en 1965-1966 (vol. 15, nos 1 et 2; vol. 16, no 1), envisageant aussi bien le cinéma utilitaire que le cinéma d’avant-garde – le dernier numéro contient par exemple un texte de Gregory Markopoulos… Y a-t-il alors des particularités techniques qui en font malgré tout une « caméra amateur »? Ou pour le poser un peu autrement : quel amateur exactement est celui ou celle qui utilise une caméra Bolex?
Se poser la question de l’utilisateur à partir de la machine n’est pas une démarche évidente. Le lien est complexe, l’appareil ne pouvant bien sûr pas déterminer entièrement celui ou celle qui s’en sert. Un objet technique peut toujours être détourné, utilisé par des personnes ou pour des raisons auxquelles les producteurs n’avaient pas songé. Malgré tout, ce lien existe, pour peu qu’on en respecte la complexité. Comme l’expliquait Madeleine Akrich, la compréhension des objets techniques impose – mais aussi permet – de « sans arrêt effectuer l’aller-retour entre le concepteur et l’utilisateur, entre l’utilisateur-projet du concepteur et l’utilisateur réel, entre le monde inscrit dans l’objet et le monde décrit par son déplacement.[1] » Les objets techniques sont donc un lieu d’inscription – inscription d’un ensemble social complexe pour Akrich, inscription déjà d’une gestuelle pour Gilbert Simondon : « Ce qui réside dans les machines, c’est de la réalité humaine, du geste humain fixé et cristallisé en structures qui fonctionnent.[2] » L’analyse technologique de la machine doit donc être une double archéologie, car la machine constitue à la fois l’archive d’un moment socio-technique et de la série de gestes et d’idées qui aura abouti à sa forme finale, ainsi que des gestes et idées de ceux qui s’en servirent.
Il s’agira donc ici d’interroger la caméra selon trois axes principaux, systématiquement reliés entre eux. D’une part, on étudiera sa mécanique interne, en la replaçant dans le contexte industriel de sa conception et de sa fabrication. D’autre part, on décrira la gestuelle particulière que la forme de la machine engage chez la personne qui l'opère. Enfin, on montrera comment ces éléments se répercutent sur la diversité des usages sociaux des Bolex H16.
