Journalisme - Texte 2

L’opposition entre l’authenticité de la captation amateur, aussi maladroite fût-elle, et l’objectivité journalistique fait aussi écho à la confrontation entre les stratégies de surveillance des dispositifs étatiques et les tactiques et contre-mesures adoptées par les citoyens[3]. C’est Steve Mann qui, en réponse aux techniques de surveillance qui se répandent dans nos villes, a proposé la notion de « sousveillance », laquelle désigne les manières dont les citoyens peuvent renverser la hiérarchie imposée par les dispositifs de surveillance étatiques en adoptant eux aussi des moyens de rendre compte du fonctionnement de ces derniers. La sousveillance fait donc couramment usage des caméras d’action pour leur capacité à capter des images de manière continue, autonome et discrète. La sousveillance sous toutes ses formes – des caméras de téléphones portables aux caméras d’action traditionnelles (GoPro et cie), en passant par les caméras de sécurité personnelles – est d’ailleurs ce qui a permis de mettre en lumière l’ampleur des violences commises encore aujourd’hui par la police envers les personnes racisées.

Body cams policières

Pour répondre à ces violences et rendre leurs comptes, les forces de l’ordre ont jugé bon se réapproprier ces tactiques de sousveillance en munissant leurs officiers de body cams (caméras embarquées sur le torse ou la tête des policiers). Ce renversement des tactiques citoyennes de sousveillance – reprises ici par les forces policières et réinvesties dans les dispositifs disciplinaires – cherche à instrumentaliser l’authenticité qu’on pense trop souvent inhérente aux images tirées de caméras d’action. C’est que l’image produite par le corps appareillé représente une expérience vécue par ce dernier, mais celle-ci peut encore être trafiquée ou simplement sujette à différentes interprétations. La vidéo d’une caméra d’action est en effet fragmentaire, comme l’illustre si bien Adjungierte Dislokationen. C’est d’ailleurs ce qu’écrit Caren Myers Morrison au sujet des usages policiers de la vidéo :

Nonobstant ses visées réalistes, tout enregistrement vidéo sera nécessairement fragmentaire. Quelle que soit la direction dans laquelle la caméra est pointée, elle aura pour effet d’« éliminer ce qui est au-dessus, en dessous, ou derrière la caméra ». Celle-ci enregistrera une chose, mais pas une autre qui serait bloquée à la vue, ou bien trop loin, ou bien trop peu éclairée pour être visible. Il y a également des limites temporelles propres à la vidéo, qui manquera ce qui s’est passé avant que l’appareil n’ait été ouvert, de même qu’après que l’enregistrement s’est terminé. Puisqu’elle ne peut montrer que des fragments de ce qui se passe, la vidéo peut facilement mener à des erreurs d’interprétation[4].

L’authenticité d’une image est aussi à la merci des communautés interprétatives au sein desquelles elle circulera, chacune étant caractérisée par certains biais qui en influenceront la réception. Myers Morrison évoque à ce sujet l’étude menée par Seth Stoughton sur l’interprétation des types d’images utilisés par la police. Dans une vidéo en particulier, l’image produite par une body cam nous montre un homme vêtu de rouge qui gesticule de manière frénétique devant le corps du filmeur. Myers Morrison rapporte les résultats d’un sondage mené par le New York Times par rapport à ces images qui concluait qu’au moins 41 % des répondants qualifiaient les images de « plutôt menaçantes » et que jusqu’à 32 % d’entre eux les considéraient « très menaçantes[5] ».

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Bédard, Philippe

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/225752/3510

Date de modification de la fiche

2021-10-31
2022-02-22

Se conforme aux schémas

Est un média associé au contenu

Est une partie de

Export