La cinématisation - Texte 3
La production des films sonores inscrits sous le label Vitaphone Shorts présente de très bons exemples d’extraits d’opéras couchés sur pellicule selon un mode d’intervention cinématographique minimale. Produits à la fin des années 1920, les films dont il s’agit tendraient en effet à ce que l’on pourrait appeler un « degré zéro de cinématisation » et relèveraient de ce processus que serait, pour Gaudreault et Marion[5], le « filmage » (que les deux auteurs opposent à cet autre processus, plus complexe, que serait le « tournage »). Le filmage, qui est littéralement une forme pure et simple d’enregistrement, suppose que « le filmeur ne s’autorise pas à intervenir et [qu’il] se refuse à […] manipuler, à […] transformer [la réalité à capter][6] ». Au contraire du tournage, qui supposerait le recours au potentiel expressif du média, aux différents registres propres au langage cinématographique, par un « sujet » (le cinéaste ou le réalisateur vidéo, par exemple), dont on pourra dire, dans le cas des opéras, qu’il « cinématise » ce qu’il filme (plutôt que de s’en tenir à un simple, et passif, enregistrement).
Le nom de la série des Vitaphone Shorts l’indique, il s’agit de courts métrages (qui sont destinés à être projetés avant le film principal). Aussi sont-ce plutôt des « morceaux de bravoure » opératiques ou des airs connus[7] qui sont ainsi filmés, puisque le format du dispositif sonore de la Warner permet d’enregistrer des performances de seulement une dizaine de minutes. Il en est ainsi, à titre d’exemple, de la captation du quatuor de Rigoletto intitulé « Bella figlia dell’amore » et enregistré en 1927, qui montre, en un seul plan large et fixe, deux couples, situés de part et d’autre d’un mur vu en coupe, qui divise la scène en deux[8].
