Cinéma de salon contre cinéma de salle: la quête de l’exclusivité - Texte 1
Les questions liées aux technologies de livraison de contenus médiatiques occupent une part importante de la réflexion des chercheurs en études cinématographiques, notamment à travers ce qu’on pourrait appeler la crise ou la querelle de la distribution, et qui fait elle-même écho à la « querelle des dispositifs » de Bellour[1]. Le passage des films par la salle de cinéma est devenu une question fondamentale dans les dernières années.
Avec la crise provoquée par la pandémie, la question de l’exclusivité pour les plateformes de certains films est même passée de fondamentale à cruciale. Il s’agit là d’une nouvelle donne, puisque la conjoncture a permis aux nouveaux producteurs de films aux commandes de ces salles virtuelles que constituent les plateformes de bouder, de façon encore plus frontale qu’auparavant, les salles « matérielles » et bien « réelles » dans lesquelles les films sont consommés en présentiel. Cet état des choses nous semble représenter un seuil, voire une rupture de continuité plutôt révolutionnaire dans le continuum de l’histoire du cinéma. Un seuil qui chamboule les rapports que le spectateur ordinaire du cinéma entretenait jusqu’à il y a peu avec la res cinematografica.
La chronologie des médias : chronique d’une mort annoncée
La plus récente de ces morts symboliques du cinéma, on peut la déceler dans la « mort » annoncée de son armure privilégiée qu’est la fameuse chronologie des médias qui, jusqu’à tout récemment, régissait les relations (tout en exacerbant leurs contradictions) entre l’institution ancienne de la salle de cinéma et cette institution en devenir que constitue la plateforme de diffusion en ligne. Comme on le sait, le système en place, qui existe en France depuis une quarantaine d’années, faisait en sorte de protéger les salles en leur donnant préséance sur les plateformes durant une certaine période, au cours de laquelle les premières avaient l’exclusivité. Mais les temps ont changé, et la crise du covid aura peut-être réussi à asséner le coup de grâce à cette armure, qui se démantèle et se disloque sous nos yeux. Cette armure était considérée comme essentielle aux yeux des défenseurs de l’institution, disons classique, du cinéma (ainsi Bellour), pour lesquels le visionnage d’un film sur un téléphone portable, par exemple, ne serait pas du cinéma, ne pourrait pas relever d’une expérience cinématographique… Pareille idée, aussi généreuse soit-elle envers une institution aimée, adorée même, fétichisée dans certains cas, commence à avoir du plomb dans l’aile. Elle finit par compter, au fil du temps, de moins en moins d’adeptes. Surtout depuis les offensives, parfois jugées offensantes, de cette plateforme par excellence de diffusion en continu qu’est Netflix.
Sur le plan de la chronologie des médias, l’institution classique du cinéma est en totale perte de contrôle de la situation, alors que ce dispositif avait justement été conçu pour permettre aux instances garantes de l’orthodoxie de l’institution « cinéma » de régir, à leur manière et selon leur bon vouloir, l’arrivée des films sur les différents « médias » (entendus ici au sens restreint de modes d’exploitation ou de diffusion d’un contenu audiovisuel) après qu’ils ont été, peu ou prou, dématérialisés. En France, par exemple, tout film doit en effet d’abord être réservé exclusivement aux écrans des salles de cinéma, pour une période qui a varié, mais qui se compte en de très longs mois… Au cours des dernières années, ledit règlement a raccourci les délais entre les fenêtres de diffusion, surtout entre la sortie en salle et la sortie sur les autres « médias ». Mais ce raccourcissement se fait à doses homéopathiques, comme en témoigne cette modification annoncée il y a déjà quelques années par Franceinfo[2] :
Après plusieurs années de négociations, la filière du cinéma a trouvé un nouvel accord au sujet de la « chronologie des médias », conclu au ministère de la Culture vendredi 21 décembre [2018]. Ce nouveau texte permettra aux films sortis en salle d’être diffusés plus vite à la télévision et d’être plus rapidement disponibles en DVD et sur certaines plateformes de streaming… mais pas toutes.
Pas toutes? On s’imagine aisément qui était visé par ce « pas toutes »! C’est clair et net(…flix). Mais pourquoi pareille animadversion contre Netflix? La réponse est simple, c’est parce que Netflix n’appartient pas au groupe des plateformes dites « vertueuses » : il fait ni plus ni moins partie du camp des délinquants!
Et en quoi consiste la vertu, selon le ministère français de la Culture, pour une plateforme de diffusion en continu? À prendre « des engagements d’investissement dans la production de cinéma[3]»… Dans la production nationale, comme il se doit. Les réglementations nationales sont, en France aussi bien qu’ailleurs, normalement prévues pour protéger la « nation » qui les conçoit et les édicte. Aussi ne sera-t-on pas surpris de constater :
- que les mieux servies quant aux délais imposés par l’accord sur la « chronologie des médias » en vigueur depuis le début de 2019, ce sont, avant les plateformes de streaming (nationales ou internationales), les chaînes payantes de la télévision française;
- que le tout premier bénéficiaire de ladite chronologie, c’est le très national Canal+, qui ne doit attendre pour programmer un film « que » de 6 à 8 mois après sa sortie en salles… (les autres chaînes payantes doivent quant à elles patienter de 15 à 17 mois, et les chaînes gratuites de 20 à 22 mois).
Quid alors des plateformes de diffusion en continu? Si certaines d’entre elles (celles qui pratiquent la vertu) peuvent proposer un film à leurs abonnés environ 17 mois après sa sortie, Netflix est pour sa part condamné à patienter 36 mois… Trois ans! Cela peut certes donner une idée de l’infini… Pour garantir la survie des salles, on repousse donc le streaming, en France du moins, à l’« after-life » d’un film…