À la croisée du documentaire et du Web - Texte 1
Émergeant alors qu’Internet s’affirme comme plateforme de diffusion de contenus audiovisuels, puis se développant avec la généralisation des connexions à large bande, le webdocumentaire connaît une gloire relativement éphémère dans les années 2010[1]. Et c’est dans cette période, justement, que nous plongeons maintenant, afin d’éclairer quelques points de contact entre les technologies du Web et la pratique documentaire.
Notre regard sur cette forme met en valeur tout à la fois les aspects qui lui sont propres et d’autres qui s’inscrivent dans le prolongement de la longue histoire du partage des connaissances propulsé par les cinémas du réel. Sont ainsi nommés « webdocumentaires » des sites Web au contenu original, composés d’un montage d’éléments multimédias (images fixes et en mouvement – graphiques et photographiques –, texte, son) liés par une mise en forme et une structure. Ces dernières portent une signature d’auteur, ou une intention d’auteur, qui marque la création.
La structure est interactive : elle demande à l’internaute de naviguer dans un archipel d’agrégations signifiantes. Certes, un webdoc a besoin de la manipulation de l’internaute, puisqu’il ne joue pas tout seul. Cependant, si l’internaute – qui au fond est très proche d’un spectateur tout court, les deux termes étant pour nous poreux quand on parle de webdoc – est confronté à des choix, il s’agit davantage de choisir un parcours de lecture au sein d’une carte habilement dessinée à l’avance que de nourrir l’illusion de la construction d’un monde, utopie canoniquement véhiculée par la notion d’interactivité. À un autre niveau, certains webdocumentaires invitent les internautes à dialoguer entre eux, ou avec l’auteur, ou encore avec les personnes qui apparaissent dans le webdoc. Cela représente un type d’interactivité qui apporte, au cœur de l’objet, l’idée même de débat autour d’un thème.
Au premier abord, le webdoc se présente donc sous la forme d’un site Web, audiovisuel et multimédia, mais il peut se décliner aussi sous la forme d’une application mobile. Bien que chaque titre ait son URL propre, les webdocs sont parfois liés à des institutions, et à leur site Web, qui les présentent (comme le ferait un diffuseur) ou y apposent à tout le moins leur logo. Pensons aux institutions ayant marqué son histoire : Arte, France Télévisions, Radio-Canada, l'ONF, Le Monde diplomatique, LeMonde.fr, Libération, Courrier international, The Guardian, The New York Times, Rue89. Selon les sites Web qui les incorporent, les webdocs peuvent s’apparenter à une œuvre cinématographique (le projet Épopée, 2010), à un film-essai (ArchivingR69, 2011), à un reportage télévisuel (The Border Between Us, 2012), à des projets militants (Le printemps d’après, 2013), ou encore à du photojournalisme (Caméra embarquée sur la ligne de front d’Alep, 2012). On comprendra facilement qu’il est alors d’autant plus difficile d’en proposer une définition que ses formes sont variées et en mutation constante.
