De l’influence de MTV sur le rythme des films hollywoodiens dans les années 1980 - Texte 2

Le succès de Top Gun et d’autres films dont la mise en scène propose une syntaxe similaire lors de certaines séquences, tel Highlander de Russell Mulcahy sorti également en 1986, promeut l’influence stylistique du clip télévisuel au sein du carcan hollywoodien. Une chaîne américaine se démarque dans les années 1980, spécialisée dans la diffusion de clips musicaux, et irrigue formellement le cinéma américain des années 1990 et 2000 : MTV. Cette influence formelle de la chaîne américaine s’établit à différents niveaux. D’abord, comme nous venons de le voir, elle impacte la mise en scène des films de studios, qui sont désormais susceptibles de contenir en leur sein une ou plusieurs séquences de clips musicaux. Outre la mise en scène, MTV a également une influence notable sur la narration audiovisuelle américaine. Selon Doug Ibold, monteur sur de nombreuses séries télévisées américaines, la popularité de la chaîne aurait eu un impact sur la direction sonore des films et des séries télévisées, dans lesquels la chanson, pour marquer les moments forts, aurait progressivement remplacé l’usage d’une bande-son originale et instrumentale. On peut désormais observer, à titre d’exemple, le nombre important d’épisodes de séries télévisées se concluant sur une chanson plutôt que sur une composition originale[3]. Cette constatation met en exergue l’impact formel que produit le style MTV alors même que la logique commerciale adoptée se place dans la continuité des objectifs de promotion et de vente d’albums que nous venons d’aborder.

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D’autre part, MTV devient dans les années 1980 un véritable « incubateur de talents » pour la production hollywoodienne; un rôle que rappelle Debra Kaufman dans son article « Video Spawned the Editing Star: What Hath MTV Wrought? » :

Le monteur Jim Haygood, qui a remporté les MTV Video Awards pour la réalisation de « Straight Up » de Paula Abdul en 1989 et « Vogue » de Madonna l’année suivante, souligne que, durant les débuts de MTV tout particulièrement, les clips musicaux étaient considérés comme des « citoyens de seconde zone » dans le monde du cinéma et que c’était une bonne chose. « Comme il n’y avait pas le même niveau d’exigence, cela a donné à beaucoup d’entre nous la chance de travailler sans passer par le parcours traditionnel du monteur de films, qui consiste à passer d’assistant à monteur, explique-t-il. Il suffisait de se lancer. C’était l’occasion pour les directeurs de la photographie, les réalisateurs et les monteurs de travailler avec de vrais budgets et de se lancer dans une carrière dans un domaine nouveau. » […] Haygood […] avait monté quelques clips musicaux pour le réalisateur David Fincher au milieu des années 1980. Il s’est installé à Los Angeles et a rejoint Propaganda Films, une société très influente dans le domaine des clips musicaux qui s’est avérée être un incubateur pour les réalisateurs (Fincher, Bay, Domnick [sic] Sena, Nigel Dick et bien d’autres) ainsi que pour les monteurs (Heldman, Robert Duffy, Tom Muldoon, Haines Hall, Angus Wall, John Murray) qui ont tous fait leurs armes dans ce domaine. Tous ont mis à profit leur expérience et leur formation acquises chez MTV pour passer à la vitesse supérieure : longs métrages, télévision et publicités[4].

À ce niveau, l’influence de MTV sur le cinéma hollywoodien des années 1990-2000 nous semble limpide. Le type de montage développé pour le clip vidéo par des cinéastes comme David Fincher ou Michael Bay, malgré des styles bien distincts, impacte le cinéma de divertissement dans son entièreté. L’ASL des films de Michael Bay tourne autour de 3 secondes alors que la majeure partie de ceux de David Fincher comprennent un ASL situé entre 3 et 4 secondes[5].

Au-delà d’impacter la mise en scène dans le cinéma et d’être un générateur de nouveaux talents pour celui-ci, c’est surtout sur le plan du montage que MTV va imprimer sa marque. Les expérimentations liées aux clips prennent différentes formes selon les artistes, réalisateurs, monteurs et directeurs de la photographie, mais le montage rapide s’y affirme progressivement au cours de la décennie jusqu’à en devenir la marque prédominante du « style MTV ». Comme l’explique Kaufman, « lorsque l’on réfléchit à l’impact de MTV sur la culture populaire, la plupart des gens pensent immédiatement aux montages rapides et autres conventions souvent utilisées dans les clips musicaux que l’on retrouve désormais couramment dans les émissions de télévision, les longs métrages et même les publicités[6]. » Progressivement, les productions MTV se font ainsi les vecteurs d’une uniformisation intermédiale des pratiques de montage, bousculant non seulement le rapport au temps et au rythme au sein du cinéma, mais transformant plus largement le paysage audiovisuel grand public. Kaufman nuance toutefois un lieu commun selon lequel le montage rapide de MTV aurait une influence strictement négative sur le cinéma, faisant notamment intervenir l’avis de monteurs hollywoodiens qui ont suivi le parcours précité et qui défendent, quelque part, leur œuvre :

Avec sa multiplicité de styles et ses expérimentations sans fin, MTV a eu un impact sur le montage, mais d’une manière beaucoup plus complexe que de simples coupes rapides. Tout d’abord, la chaîne a joué un rôle dans l’acceptation par le public de styles alors nouveaux. Certains critiques accusent MTV d’être responsable de tous les mauvais montages au rythme effréné, mais Haygood a un autre point de vue. « Parfois, les choses sont coupées trop rapidement, en partie parce que c’est ce à quoi le public s’est habitué, dit-il. Parfois, les gens disent qu’ils détestent les fondus, mais les fondus ont leur place. La technique des coupes rapides a donc aussi sa place, mais il s’agit de faire preuve de bon sens. Cela dépend du contenu du film. […] » Berdan a co-monté (avec Hank Corwin) Natural Born Killers d’Oliver Stone, un film souvent cité comme influencé par MTV. N’étant pas un grand spectateur de MTV, Berdan […] affirme que le montage s’inspire de la culture dans son ensemble. « Nous sommes submergés chaque jour par tant d’images que nous apprenons à les assimiler rapidement, explique-t-il. MTV fait partie de cette culture; c’est la même chose[7]. »

Que l’on nuance ou non le caractère nuisible de l’impact du style MTV sur le montage de cinéma, il nous parait clair que celui-ci a grandement contribué à faire basculer le montage énergique des années 1980 vers le montage ultrarapide et « clippé » qui sera celui des années 2000. Martin Scorsese constatait dès le début des années 1990, au moment de la sortie de Goodfellas (1990), cette accélération patente du montage dans le cinéma américain, et ce que cela implique en termes de tournage : « Je pense que le principal changement au cours des dix dernières années c’est que les scènes doivent être plus rapides et plus courtes. [Goodfellas] est en quelque sorte ma version de MTV… mais même ça, c’est dépassé[8]. » Dès lors, la décennie 1990 et la suivante seront celles d’une course effrénée au montage le plus percutant possible. En résulte une baisse constante de l’ASL et une augmentation générale du nombre de plans dans les films hollywoodiens, comme le résume David Bordwell :

À la fin des années 1980, de nombreux films comptaient 1500 plans ou plus. Peu après, des films contenant entre 2000 et 3000 plans ont fait leur apparition, tels que JFK (1991) et The Last Boy Scout (1991). À la fin du siècle, les films comportant de 3000 à 4000 plans avaient fait leur apparition (Armageddon, 1998; Any Given Sunday, 1999). La durée moyenne des plans est devenue étonnamment courte. The Crow (1994), U-Turn (1997) et Sleepy Hollow (1999) affichaient une durée de 2,7 secondes; El Mariachi (1993), Armageddon et South Park (1999) de 2,3 secondes; et Dark City (1998), le film hollywoodien au montage le plus rapide que j’ai trouvé, de 1,8 seconde. En 1999 et 2000, la durée moyenne d’un plan dans un film typique, tous genres confondus, était probablement de trois à six secondes.

Aujourd’hui, la plupart des films sont montés plus rapidement que jamais dans l’histoire du cinéma américain. […] Il est certain que certaines séquences d’action sont montées si rapidement (et mises en scène de manière si maladroite) qu’elles en deviennent incompréhensibles. Néanmoins, de nombreuses séquences au montage rapide restent cohérentes sur le plan spatial, comme dans les films Die Hard, Speed et Lethal Weapon. […] D’autre part, aucun film ne constitue qu’une longue séquence d’action. La plupart des scènes présentent des conversations où le montage rapide est principalement appliqué aux échanges en champ-contrechamp. […] Les monteurs ont tendance à couper à chaque réplique et à insérer plus de plans de réaction que ce que l’on trouvait dans la période 1930-1960[9].

Ce dernier passage nous amène à préciser que montage rapide n’implique pas forcément de l’action au sens propre du terme. Le montage peut être rythmé par des dialogues ciselés et un ASL peu élevé peut correspondre à des dialogues « mitraillettes ». Dans l’ère classique, les screwball comedies de Frank Capra témoignaient déjà d’un rythme rapide pour leur époque.

Outre des films présentant peu d’action tels qu’Almost Famous (Cameron Crowe, 2000) cité par Bordwell, un film comme Goodfellas, puisque nous l’évoquions précédemment, comporte, certes, des séquences d’action et de violence mais voit paradoxalement ses scènes montées le plus rapidement dépendre davantage du rythme des dialogues ou de la musique rock.

Identifiant

ark:/17444/11977j/6908

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