Rotoscopie - Texte 2
Le dispositif se base sur l’enregistrement d’un mouvement exécuté par un acteur filmé en prises de vues réelles que l’on rétroprojette sur une feuille de cellulo; le dessinateur peut ainsi décalquer, image par image, le mouvement effectué, en retraçant les contours du corps cinématographié. C’est sur ce procédé que reposent les premières expériences de Max Fleischer, secondé par son frère Dave, dès 1915. Comme Donald Crafton l’explique,
Les tests originaux ont été réalisés avec Dave déguisé en costume de clown, choisi en raison des fort contrastes entre le vêtement noir et les boutons blancs, qui étaient par la suite plus faciles à tracer. […] Le film original fut photographié sur le toit de l’appartement de Max, la silhouette de Dave se découpant sur un drap blanc. […] Max apporta son film à Pathé, où on lui permit de travailler dans un petit box en guise de studio[2].
Cette expérimentation combine clairement deux manières de concevoir l’image en mouvement, de manière à les indifférencier d’un point de vue technique. En ce sens, le Rotoscope s’avère être la conséquence logique de l’idéologie industrielle qui a présidé durant les années 1910, faisant de la mécanisation du processus de fabrication des dessins son objet principal.
La description du dispositif par Fleischer insiste ainsi considérablement sur l’usage de la prise de vues réelles comme condition de fonctionnement de son invention :
Pour produire des dessins animés par le biais de ma méthode améliorée, des scènes sont jouées par des acteurs vivants dépeignant les sujets que les dessins sont censés présenter et, à l’aide d’une caméra de prises de vues, les images de la scène jouée sont capturées, et à partir de ces images, des lignes graphiques des personnages ou des objets qui doivent être représentés sont tracées[3].
On le voit, ce n’est pas tellement à un simple référent que nous avons ici à faire – on n’imite pas la prise de vues réelles – mais bel et bien à une condition de fonctionnement – on la décalque, on s’y conforme. Sans enregistrement photographique préalable, pas de dessin animé possible. Bien sûr, un tel procédé aboutit à des formes visuelles qui se rapprochent, esthétiquement, de ce que produisent les films en prises de vues réelles en termes d’impression cinétique. Mais d’un autre point de vue, le décalque d’un film tourné au préalable tend bien à faciliter la production, puisque l’animateur n’a plus à planifier le mouvement ni son rythme, par exemple par le biais du split-system : le mouvement existe, son timing est déjà sous-tendu par le mouvement de l’acteur concrètement effectué devant la caméra, il n’y a donc plus qu’à s’y conformer. La rotoscopie économise donc du temps de travail, supprime quelques étapes compliquées, tout en produisant une imagerie nouvelle et attractionnelle sur laquelle il est facile de capitaliser en termes promotionnels. D’où l’intérêt que John Randolph Bray va rapidement porter au procédé en engageant Fleischer et en produisant sa première série en faisant usage : Out of the Inkwell (1919-1929).
Le dispositif connaît des dérivés, toujours brevetés par Max Fleischer, qui contribuent par la suite à un rapprochement de plus en plus affirmé entre le dessin animé et la prise de vues réelles. Le Rotographe, breveté en 1931 (mais expérimenté dès le début des années 1920), a pour ambition initiale de pouvoir combiner personnages de dessins animés et acteurs filmés, comme le signe d’une assimilation de plus en plus grande entre les deux régimes de représentation.
