La fabrique numérique de la musique de film : pistes temporaires et maquettes - Texte 3

Le compositeur peut donc travailler avec un niveau de précision à l’image près. Combinant prises audio et ressources MIDI, le logiciel offre au compositeur des possibilités créatives quasi illimitées, notamment par l’adjonction de plug-in (modules auxiliaires d’effets ou d’instruments virtuels[6]).

Dans son travail, le compositeur est fréquemment guidé par le réalisateur, le monteur image, le monteur musique (music editor[7]) ou le superviseur musical[8] qui placent des musiques temporaires (temp tracks); celles-ci font connaître les intentions musicales à respecter dans la composition de la musique originale. Les propositions du compositeur devront tenir compte de ces intentions, ce qui le place parfois dans une situation délicate, puisqu’il se trouve pris entre sa créativité et le souci de rester proche d’un morceau auquel le réalisateur s’est souvent habitué : « Les réalisateurs et les producteurs sont tellement convaincus, habitués et presque “mariés” au “temp (temp love), qu’il est souvent demandé aux compositeurs de l’imiter[9] ». La pratique de la temp track n’est pas nouvelle[10], mais s’est indéniablement généralisée, forçant parfois les plus grands compositeurs à plagier leurs pairs[11], voire à s’autoplagier[12].

Guidé à la fois par l’image et la temp track, le compositeur doit livrer ses propositions sous formes de maquettes; il dispose généralement d’un mois pour la confection de ses maquettes dans le cadre d’un long métrage de fiction. Ces travaux appartiennent à un « régime pré-phonographique[13] », préfigurant ce que sera le « régime phonographique » (enregistrement). La maquette est souvent conçue directement à l’ordinateur, ce qui constitue une différence considérable d’appréhension du matériau musical par rapport aux pratiques manuscrites antérieures, depuis le système des studios dans le cinéma classique américain jusqu’aux habitudes compositionnelles de John Williams. Le résultat final se retrouve ainsi fortement influencé par les spécificités du nouveau dispositif technologique :

Les logiciels ont en effet une logique propre, des possibilités spécifiques qui peuvent venir structurer les phénomènes musicaux et ainsi influencer très directement l’écriture : selon le temps dont ils disposent et leur degré d’appropriation technologique, nombre de compositeurs sont tentés de n’utiliser que les logiciels ou les parties du logiciel qu’ils maîtrisent le mieux, en sous-utilisant les procédures complexes et en se restreignant à ce qui est immédiatement accessible[14].

Systématisé par Hans Zimmer (mis en nomination aux Oscars en 1989 pour sa partition entièrement synthétique de Rain Man) et ses studios de production Remote Control[15], le travail à partir de l’ordinateur induit un certain nombre de caractéristiques musicales regroupées parfois sous l’expression « style Media Ventures[16] ». Pour autant, les possibilités offertes par l’ordinateur restent si nombreuses qu’elles permettent de concevoir de multiples approches.

Le cue « Léandri snippet » du film Les Seigneurs (Olivier Dahan, 2011) a été composé par Guillaume Roussel, compositeur installé chez Remote Control depuis 2010, à partir d’une temp track proposée par le superviseur musical Édouard Dubois. Notre exemple commence au moment où Jean Reno (dans son propre rôle) rappelle à l’ancien footballeur professionnel David Léandri (Franck Dubosc) son tir de pénalité manqué, une « panenka », face à l’Espagne. Léandri, qui venait pour une audition afin de commencer une carrière d’acteur, revoit alors en pensée (flashback avec point d’écoute subjectif) toutes les images de ce moment funeste qui mit un terme à sa carrière.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Rossi, Jérôme

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/11629n/2178

Date de modification de la fiche

2021-01-23
2022-10-18

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