Les logiciels de scénarisation - Texte 1
L’art de raconter ne nécessite pas seulement des savoir-faire et des techniques, mais aussi, bien évidemment, des outils et des technologies. Longtemps, ces outils sont restés ceux de l’écriture et de l’imprimerie — style, calame, plume, presse — comme d’ailleurs les supports utilisés — pierre, métal, argile, papyrus, parchemin, papier. Ces outils, comme tous les autres, peuvent sembler neutres, de simples moyens d’inscrire, de conserver et de transmettre des histoires. Mais l’outil a une incidence sur la matière, le médium sur le message — et sur les interlocuteurs.
Comme l’a bien montré Kittler, les nouvelles technologies d’enregistrement que sont le gramophone et le cinéma vont bientôt briser le monopole de l’écriture et de l’imprimerie dans le stockage et la transmission des données. La machine à écrire, qui apparaît au même moment, va pousser plus loin encore la standardisation, la mécanisation et l’automatisation de l’écriture[1]. Elle va devenir l’outil principal de ceux et celles qui font profession d’écrire — journalistes, écrivains et scénaristes. Dans la plupart des films centrés sur un personnage de scénariste, comme Sunset Boulevard (Wilder, 1950), The Player (Altman, 1992), Barton Fink (Joel et Ethan Cohen, 1991), Adaptation (Jonze, 2002) et Trumbo (Roach, 2015), la machine à écrire devient même l’emblème de la profession.
Le développement de l’électricité, de l’électronique, puis de l’informatique, atténue les différences médiales entre le texte, l’image et le son en imposant un nouveau média universel qui peut traduire, stocker et transmettre tous les types de données sous la forme de signaux ou de bits. La machine à écrire est quant à elle bientôt remplacée par l’ordinateur. Sur ce nouvel outil, les logiciels de traitement de texte, comme WordPerfect (Corel, 1979) ou Word (Microsoft, 1983), permettent non seulement de saisir du texte sur un clavier pour transformer les lettres en caractères d’imprimerie, comme le faisait la machine à écrire, mais aussi de modifier le texte en temps réel, de le mettre en forme et en page automatiquement, puis de l’imprimer ou de le transmettre.
Rapidement, certaines compagnies vont mettre au point des logiciels spécialisés de scénarisation. Scriptor, développé dans les années 1980 par Stephen Greenfield et Chris Huntley et leur compagnie Screenplay Systems (aujourd’hui Write Brothers), est l’un des premiers programmes du genre (qui obtiendra d’ailleurs aux Oscars, en 1994, un « Technical Achievement Award »). Mais ce logiciel permet seulement de formater un texte déjà écrit à l’aide d’un logiciel de traitement de texte régulier. Au même moment, Ken Shafer développe ScriptThing, qui, lui, formate le texte automatiquement pendant l’écriture. Ce dernier logiciel est ensuite acquis et développé par Screenplay Systems et deviendra un important logiciel de scénarisation connu sous le nom de Movie Magic Screenwriter.
Le logiciel le plus influent est toutefois incontestablement Final Draft. Développé dans les années 1990 par Marc Madnick et Ben Cahan, il est utilisé aujourd’hui par la majorité des professionnels de la scénarisation de films et de séries.
À l’origine, Final Draft est principalement un outil de formatage. Il permet d’écrire, tout en formatant les différentes parties d’un scénario — titres de scène, didascalies, noms de personnages, parenthèses ou dialogues — automatiquement, en appuyant simplement sur la touche « Retour à la ligne » et, s’il y a lieu, en sélectionnant dans le menu qui s’ouvre l’élément pertinent. Le formatage est automatique, l’écriture est fluide, et le scénariste peut se concentrer sur les questions de contenu et de style.
Au fil des mises à jour, Final Draft a ajouté de nouvelles fonctions. Au-delà des outils usuels du traitement de texte (saisie automatique, correction et dictionnaire, dictée, suivi des modifications et comparaison de documents, annotation, écran divisé, exportation en différents formats, etc.), le logiciel offre plusieurs gabarits de scénario (pour le cinéma et la télévision, la sitcom ou la série, mais aussi pour le théâtre, la comédie musicale, le roman, le roman graphique, selon différents modèles, américain, britannique, etc.). Il comprend également une banque de noms de personnages, un outil de collaboration en ligne (qui permet à un ou plusieurs scénaristes de travailler en même temps, à distance et en temps réel, sur le même scénario), des rapports de production (sur les scènes, les personnages, les lieux), etc. Il offre même à l’utilisateur un lien pour faire le dépôt légal de son scénario à la Writers Guild of America.
Ce logiciel va en fait bien au-delà du traitement de texte et du formatage automatique : il intègre aussi des outils de conception. Les index cards permettent de visualiser toute la structure narrative du film et de la retravailler simplement en déplaçant des fiches qui correspondent à chacune des scènes du film (comme sur ce qu’on appelait à l’origine un storyboard, au sens strict).
